A report from Mogadishu

Here is my last report from Somalia. You may find the original on Le Point website.

My friend Mohamed Ibrahim reported for me from the areas of Mogadishu that are “no go zones” for Western reporters.
I have a couple of stories in Somalia that I would like to tell. I bet you will see me back there quite soon ;-)

Au coeur du chaos somalien

Calamité. La guerre civile fait rage à Mogadiscio. Et l’Union africaine est impuissante.
Nicolas Hénin et Mohamed Ibrahim

Le marché de Bakara ne connaît plus la foule des grands jours. Dédale de ruelles autrefois encombrées d’étals, de carrioles tirées par des ânes et de camionnettes débordant de cartons, ce bazar était le poumon de Mogadiscio. C’est, désormais, l’épicentre des combats qui font rage entre les « soldats » du gouvernement fédéral de transition (TFG)-en fait, un assortiment de miliciens dépareillés-et les insurgés de l’opposition, membres du parti Hizbul Islam, à forte composante clanique, ou jeunes djihadistes du mouvement Chabaab.

Pourtant, au début de l’année, la Somalie semblait avoir une chance de tourner la page de dix-huit ans de guerre civile. Cheikh Charif Cheikh Ahmed, considéré comme un modéré par la communauté internationale depuis qu’il s’est allié à l’Ethiopie, était élu président. Un nouveau gouvernement était nommé, avec, au programme, un processus de paix et de réconciliation. Las, cheikh Hassan Dahir Aweys, ancien associé du président Charif mais resté fidèle à l’Erythrée, a pris la tête d’une insurrection, ralliant une bonne partie des membres de son clan, les Hawye, et le mouvement djihadiste Chabaab.

Et, aujourd’hui, dans les ruelles encombrées de gravats et de détritus du marché de Bakara, les deux camps se toisent. Se chassent. S’épient. Et se combattent furieusement. Rafales d’armes de tous calibres et de toutes origines, accumulées au fil des années de guerre. Echange d’obus de mortier, dont les tirs sont responsables de la plupart des destructions et des victimes civiles. Et, côté insurgés, utilisation de moyens terroristes inspirés de ceux mis en oeuvre en Irak et en Afghanistan : voitures piégées, kamikazes bardés de ceintures d’explosifs, enlèvements et assassinats. Et si, dans le marché de Bakara, les magasins d’armes ont fermé, ce serait plutôt faute de demande. Ici, tout le monde a une arme. Les moins riches, un kalachnikov. Les autres, un pistolet. Discrètes, les armes de poing sont très appréciées des hommes d’affaires pour se protéger, des Chabaab pour se fondre, armés, dans la population. Et tuer quand ils le souhaitent.

Mogadiscio est désormais divisée en deux. Au sud-ouest, une maigre bande côtière de 3 ou 4 kilomètres est sous le contrôle des forces du TFG et de la Mission de l’Union africaine (Amisom), venues périlleusement préserver une paix qui n’existe que sur le papier. C’est dans cette zone que se trouvent les infrastructures essentielles du fragile Etat : le port, l’aéroport et la Villa Somalia, un complexe de bâtiments qui abrite notamment le président et le Premier ministre, et qui ressemblerait à la « zone verte » de Bagdad si elle n’était à portée de lance-roquettes des insurgés. Le reste de la ville, au nord, comme presque l’ensemble du pays, est contrôlé par les rebelles. Ou, pire, par personne.

Le drame de la Somalie d’aujourd’hui, c’est que chaque camp a juste assez de forces pour empêcher l’autre de l’emporter, mais n’est pas en mesure d’imposer son autorité. Dans cette compétition entre acteurs faibles, manquant de soutien populaire, de consensus clanique, d’organisation militaire, le chaos ne peut que perdurer.

Et, malgré toute sa bonne volonté, ce n’est pas la force africaine de maintien de la paix qui permettra de trancher le noeud gordien. En sous-effectif (4 300 soldats au lieu des 8 000 prévus initialement), mal équipée, l’Amisom est trop occupée à se protéger elle-même pour exercer une pression quelconque sur les insurgés. D’autant que son mandat est bancal, prévoyant un soutien « aux institutions » et non « au gouvernement », afin de ne pas apparaître comme partisane. Elle a des règles d’engagement très restrictives, ne pouvant théoriquement ouvrir le feu qu’en cas de légitime défense. Malgré tout, avec leurs tanks, les soldats ougandais et burundais qui circulent en ville ont un certain pouvoir dissuasif. « Si l’on abandonne nos positions, les insurgés seront victorieux le jour même », admet l’un de ses commandants, le major ougandais Joav Ndahura.

Les soldats de l’Amisom ne s’aventurent pas à pied dans la ville. Ils limitent leurs déplacements au strict minimum, dans des convois mobilisant chaque fois au moins cinq véhicules blindés, et s’interdisent les sorties après 16 heures. Lorsqu’elles circulent dans les rues défoncées de la ville, les colonnes blanches frappées du sigle « AU » bousculent tout le monde sur leur passage. Pas question de s’attarder, de courir le risque de sauter sur une mine ou qu’un mitrailleur dans sa tourelle vienne s’offrir en cible à un tireur embusqué.

De toute façon, les officiels de l’Union africaine sont tout à fait conscients que la solution ne viendra pas d’eux. « Lors de l’opération “Restore Hope”, en 1993, les Nations unies avaient 35 000 hommes bien équipés et ces derniers n’ont pas réussi à l’emporter », juge Nicolas Bwakira, émissaire spécial de l’Union africaine pour la Somalie. Comprendre : on pourra toujours envoyer sur le terrain les effectifs qu’on voudra, seul un compromis politique entre Somaliens permettra de mettre un terme au conflit.

« Nous sommes ici pour garder la paix alors qu’il n’y a aucune paix à garder ! Nous devons d’abord l’instaurer, cette paix, mais ce n’est plus tout à fait du boulot de gardien de l’ordre prévu par notre mandat ! » renchérit le général ougandais Francis Okello, commandant l’Amisom. L’officier reconnaît à son ennemi quatre atouts essentiels : « La mobilité, la terreur, les finances et la propagande. Il a pour lui la vitesse. Il peut mener plusieurs attaques en un temps réduit, ce qui donne l’impression qu’il est partout.»

Kalachnikovs et Youtube

Lorsque nous retrouvons le major Berigye Ba-Hoku, porte-parole de l’Amisom, il est pendu à son téléphone. Rien d’anormal, dira-t-on, c’est sa fonction. Sauf que la plupart des appels qu’il reçoit n’émanent pas de journalistes venus aux nouvelles. Mais de Chabaab. Des insurgés qui le harcèlent pour l’agonir d’injures, dans un anglais approximatif. « Des menaces ? J’en reçois des centaines par jour. Ils ont donné mon numéro de portable à tous leurs partisans. » Le major met le haut-parleur : « Je suis Chabaab et vous allez mourir, sales envahisseurs ougandais. » Nouvel appel. Le major commence à raisonner son interlocuteur. Puis il s’énerve et lance à l’insurgé : « Ta soeur, je la baise ! » Exaspéré, l’officier finit par raccrocher. Mais un bip lui annonce l’arrivée d’un SMS lapidaire : « T’es un pédé. » Car la guerre en Somalie ne se joue pas que dans les échanges de tirs et la conquête de quartiers. Action psychologique et propagande sont aussi un terrain d’affrontement majeur, et les insurgés ne sont pas en reste. Les Chabaab disposent de leur site Internet, plein des récits de leurs faits d’armes. Ils utilisent aussi bien Facebook que YouTube. Et, surtout, ils sont pratiquement les seuls à parler aux médias somaliens. « Vous avez dans ce pays trois chaînes de télé privées, des dizaines de radios et près de 300 sites Internet , explique l’envoyé spécial de l’Onu, le diplomate mauritanien Ahmedou Ould-Abdallah. C’est sur ce terrain qu’il faut répondre à la propagande des insurgés ! »

Dans les médias, les deux camps s’accusent de massacres. « Les Chabaab tirent régulièrement au mortier sur le marché de Bakara , explique le major Berigye Ba-Hoku. Après, ils disent que ces obus viennent de nos positions et qu’on assassine la population. » Pourtant, il n’y a pas que les Chabaab qui accusent la force africaine de tirer un peu au hasard sur les quartiers résidentiels, causant de nombreuses victimes civiles.

Imbroglio à l’ONU

L’ONG américaine Human Rights Watch a publié plusieurs rapports très sévères sur les règles d’engagement et le comportement des soldats de l’Amisom. Pourtant, les habitants de Mogadiscio n’en doutent pas : c’est avant tout l’Amisom et personne d’autre qui déclenche des tirs sur leurs habitations. Quelle que soit la vérité, dans cette guerre de propagande, l’effet est là, dévastateur : l’Amisom s’est aliéné une partie de l’opinion publique. Et elle n’est pas la seule : lors de la contre-offensive des troupes gouvernementales, certains soldats se sont comportés en soudards, se livrant au pillage dans les zones reconquises. Commentaire d’un habitant du quartier de Bakara : « Les Chabaab nous terrorisent mais, eux, au moins, ils sont honnêtes. »

L’administration américaine, encore traumatisée par l’expérience de son intervention en Somalie, voit dans l’Amisom un instrument pratique. Elle en est l’un des principaux contributeurs, fournissant notamment les moyens de communications radio et l’ensemble des cartes et images aériennes utilisées par les soldats africains. Le Pentagone continue de considérer la Somalie comme l’une des principales menaces pour la sécurité nationale américaine. L’apparition sur Internet d’une vidéo montrant un Chabaab blanc, un converti venu des Etats-Unis ayant adopté le nom de guerre d’Abou Mansour al-Amriki, qui fait le coup de feu aux côtés des insurgés somalien a encore renforcé ces craintes. Chaque nuit, un C-130 de l’US Air force dessine de longs cercles dans le ciel noir de Mogadiscio. « Nous échangeons les renseignements avec leur base de Djibouti », confirme le général Katumba Wamala, chef d’état-major de l’armée de terre ougandaise.

Loin de Mogadiscio, dans les couloirs feutrés de l’Onu, à New York, se mène une autre bataille : celle pour le retour des Nations unies en Somalie et le transfert de la Mission de l’Union africaine sous la responsabilité du Conseil de sécurité. Beaucoup ne veulent pas en entendre parler. Mais l’Union africaine compte bien, selon l’expression de Nicolas Bwakira, « changer la couleur du casque de [ses] soldats ». L’objectif est, aussi, de porter les effectifs de la mission à 20 000 hommes. Cela signerait un retour en force de la communauté internationale dans l’imbroglio somalien. Une démarche à haut risque.

Dix-huit ans sans Etat

1959 les colonies italienne et britannique de la Corne de l’Afrique sont réunies pour former une Somalie indépendante.

1991 chute du dictateur Siyad Barre. Disparition de l’Etat central.

1992 intervention des Nations unies pour rétablir l’ordre et lutter contre la famine. Opération « Restore Hope ».

1993 affrontement entre les troupes américaines sous mandat de l’Onu et des miliciens.

1995 la mission onusienne se retire.

2006 pendant six mois, un régime islamiste restaure la paix. Il est renversé par une intervention éthiopienne.

2009 cheikh Charif Cheikh Ahmed est élu président. Gouvernement de réconciliation.

L’Amisom

Créée en janvier 2007, cette force est l’une des missions les plus ambitieuses de l’Union africaine. Configurée à l’origine pour 8 000 soldats, elle n’en compte que 4 300, venus d’Ouganda et du Burundi. Elle devait être relevée après six mois par une mission des Nations unies, mais le terrain somalien est trop instable pour que l’Onu accepte de s’y engager directement. Fin avril, une conférence de donateurs réunis à Bruxelles a récolté des promesses de dons qui devraient permettre de financer enfin la montée en puissance de l’Amisom.

La piraterie, un business comme un autre

Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas toute la Somalie qui sert de repaires aux pirates. Les flibustiers de l’océan Indien ont presque tous leur base dans la région semi-autonome du Puntland, au nord-est. La faillite de l’Etat somalien n’en est pas la seule raison. Les autorités du Puntland, pourtant soutenues par la communauté internationale, sont soupçonnées d’avoir relancé la piraterie et continuent de tirer des bénéfices des captures de bateaux. Pour se justifier, les pirates disent répondre au double fléau qui les a frappés. Anciens pêcheurs, ils souffrent des prises massives opérées au large par des bateaux étrangers, qui épuisent la ressource halieutique. Et ils sont aussi victimes de la pollution des eaux littorales, après que des sociétés européennes y ont largué des déchets toxiques. Enfin, la piraterie a longtemps aussi été utilisée comme un péage. Alors que le principal port du pays se trouve à Mogadiscio et que presque toutes les marchandises y transitent, capturer des bateaux qui s’y rendent est un moyen comme un autre pour les clans du nord du pays de faire payer à ceux du sud un droit de passage.

Some words from Mogadishu

Somalia is bleeding. Since May 7th, insurgents have launched a new offensive to topple the Transitionnal Federal Governement (TFG), backed by the AU forces, the Amisom. Governement forces have retaliate and are fiercly fighting back.
The consequence of this rise of violence are, as usual, a high price paid by the civilans. At least 400 persons have been killed since the beginning of the offensive, and around 100.000 have fled their houses and are accounted as «new IDP’s» by international organizations.
What would be the solution to save Somalia ?
The main problem is that this country is the stage for a double proxy war. A war between Ethiopia and Erythrea. And a war between Al Qaeda and the West.
Considering that no local player has an interest in peace, especially as they all play a foreign agenda, whatever it is, there could not be peace without a release of the foreign pressure.
Considering that the alliance of Al Qaeda and Erythrea is nothing but natural and has no chance to last, the perspective of their victory should not be fantasied, what allows Ethiopia and the West to stop fueling the war by funding and pushing their proxies.
For the French readers, I’ll post in few days a longer report to be published this week in Le Point newsmagazine.

War in dark waters in Baghdad

I recently published a feature in Le Point, about the new challenges the US army is facing in Iraq.

The dramatic collapse of the level of violence in Iraq is just a step towards an improvement of the situation. The threat of a civil war is still there.

This is what I attempt to narrate in this story.

Source: http://www.lepoint.fr/actualites-monde/guerre-en-eaux-troubles/924/0/300898

Bagdad – Guerre en eaux troubles

Attentats, menaces, double jeu, affrontements religieux ou ethniques… les soldats américains sont englués dans une bataille ambiguë.

Nicolas Hénin

Sadr City piétine dans les eaux pestilentielles. Les pluies de l’hiver ont fait déborder les égouts. Les canalisations n’avaient pas été entretenues depuis des lustres. Les combats du printemps dernier entre l’armée américaine et les miliciens de l’armée du Mehdi de Moqtada al-Sadr leur ont donné le coup de grâce. Les eaux puantes débordent sur les chaussées et transforment le quartier en marécage nauséabond.

« Je suis optimiste. Prudemment optimiste , répète le major Thomson, l’un des officiers américains chargé du quartier. Quand nous sommes arrivés ici, à la fin du printemps, nous avions plusieurs accrochages par jour. Maintenant, nous n’en avons presque plus. » Cette baisse de la violence ne doit rien aux rues inondées. Elle est surtout due à un mur qui sépare le quartier rebelle en deux, établissant une bande de sécurité entre la partie la plus peuplée de Sadr City, où les soldats américains ne rentrent plus, et le reste de la ville. Et, surtout, il y a le couvre-feu imposé par Moqtada al-Sadr à ses hommes. « En une journée, entre le 13 et le 14 mai, mes hommes ont cessé d’être des cibles. Un jour, ils se faisaient tirer dessus. Le lendemain, ils distribuaient des ballons de foot aux enfants. »

Le sergent MacDonald était de ceux-là, sans cesse sous le feu des miliciens. « On a eu de la chance, notre peloton n’a pas perdu d’hommes. Mais on a quand même laissé 20 millions de dollars de matériel. Deux chars Abrams, détruits, brûlés. Le premier par un EFP [mine improvisée capable de percer les blindages] et le second par un RPG [lance-roquettes à double tête explosive]. Chaque fois, le réservoir de carburant a été touché et le feu a pris aux munitions. »

Aujourd’hui, le sergent est fatigué. « C’est déjà ma quatrième rotation en Irak », soupire-t-il dans sa moustache. Et pourtant, cette fois-ci, cela n’a rien à voir avec son précédent séjour. « On était au nord de Baakouba, dans la province de Diyala. Il y avait des tueries tout le temps. Je me souviens, notre dernier jour, on a fait le tour du secteur avec les mecs qui devaient nous remplacer, pour leur présenter le coin. Au bord d’une route, on a trouvé des sacs-poubelle. On s’est approchés lentement, et là on a vu qu’ils étaient pleins de têtes ! » Le sergent pousse un juron. « On a appelé les flics irakiens pour leur demander de venir nettoyer tout ça… »

A Sadr City, l’argent de la reconstruction coule désormais à flots. Trop longtemps délaissé, le quartier voit enfin arriver les milliards. Armée américaine et gouvernement irakien ont compris que la popularité du rebelle chiite Moqtada al-Sadr se nourrissait de ce terreau de misère. Ils tentent, finalement, d’y remédier. « Mais ils sont où, ces milliards ? s’emporte Tarek, commerçant chiite du marché de Jamila, en désignant autour de lui les amas d’immondices. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi on n’a toujours pas d’électricité ? Pourquoi notre eau est polluée et rend nos enfants malades ? Pourquoi ces rues sont toujours aussi sales ? Tout cela, c’est à cause de la corruption du gouvernement. Maliki prend les milliards et il reste enfermé dans son palais ! » « Je vais vous dire , dit-il encore en baissant la voix, sur le ton de la confidence. Saddam, on le détestait mais, à l’époque, c’était quand même mieux. Au moins, le pays fonctionnait. Aujourd’hui, c’est seulement le chaos… »

Le chaos, Cheikh Mohamed en est protégé. Il a le ventre gras sous sa dish-dasha blanche, le sourire obséquieux sous une barbe rase. Cet opportuniste a parfaitement compris tout ce qu’il peut gagner à se faire l’intermédiaire entre les forces américaines et la population. Il s’est imposé comme le protecteur des marchands du souk de Jamila, et il tente de déboulonner le conseil municipal mis en place par les Américains au début de l’occupation. « Ce ne sont que des débauchés ! Le jour, ils se la jouent bien pieux, propres sur eux, mais si vous allez à la municipalité la nuit, vous verrez que ce n’est qu’un night-club ! Tous les membres du conseil passent leurs soirées à boire avec des filles ! » L’argument semble toucher les officiers américains. Sans vouloir imposer leur puritanisme anglo-saxon aux Irakiens, ils admettent qu’ils ne sont pas satisfaits des performances du conseil municipal. Résultat, c’est décidé, Cheikh Mohamed sera probablement leur poulain local pour les élections provinciales qui se tiendront fin janvier. Reste à lui donner l’argent pour qu’il puisse se rendre populaire. « On aime beaucoup ce que vous faites , lui confie un capitaine américain chargé des actions civilo-militaires, mais ce serait plus facile si vous vous transformiez en ONG. On pourrait plus facilement débloquer des fonds…-Pas de problème », répond le cheikh avec une vigoureuse poignée de main. La politique, poursuite de la guerre par d’autres moyens…

Un improbable Big Ben

Changement de lieu. Changement de milieu. Le quartier d’Adhamiya est le coeur sunnite de Bagdad. Lovées dans un méandre du Tigre, les villas de la vieille élite irakienne et les restaurants à masgoufs, les fameuses carpes grillées du fleuve. Et, comme partout dans Bagdad, des kilomètres de murs antidéflagrants qui zigzaguent le long des routes. Très endommagée par les combats, la mosquée Abou Hanifa a été reconstruite grâce à l’argent des fidèles. Le trou béant causé par un obus de char dans le minaret a été comblé par une horloge géante, donnant à la construction islamique l’allure d’un improbable Big Ben égaré dans Bagdad. Derrière la mosquée, dans un petit cimetière enclavé, reposent nombre de « martyrs de la résistance », dont plusieurs dizaines de combattants étrangers.

Querelles de clocher. Le quartier n’est toujours pas sûr. Alors, pour leur réunion hebdomadaire, la trentaine de membres du conseil municipal se retrouvent dans la base américaine de War Eagle. Pour faire couleur locale, l’armée américaine a cloué aux murs de la salle de réunion des tapis de prière en acrylique. Les débats commencent sereinement. Très vite, ils achoppent sur les sempiternels problèmes de services-eau, électricité, voirie. Les esprits s’échauffent avec des querelles clochemerlesques sur la gestion de groupes électrogènes de quartier.

Puis vient la question des réfugiés. Les chiites, surreprésentés dans le conseil de ce quartier largement sunnite, ne veulent pas que les sunnites reviennent dans leurs maisons. « Ils n’ont qu’à aller voir le ministère des Réfugiés », recommandent les élus chiites sur un ton qui les inviterait plutôt à aller au diable.

Agir, c’est le métier du capitaine Chris Bowen. C’est l’un des plus jeunes de toute l’armée américaine : il a tout juste 25 ans. Mais il en est déjà à sa seconde rotation en Irak. L’expérience lui a vite forgé le caractère, même s’il garde des tics et un langage d’adolescent. Ce soir, le capitaine dirige un peloton de l’Attack Company. Au programme, une patrouille conjointe avec la police irakienne, un corps qui a du mal à gagner la confiance des militaires américains, qui jugent les policiers irakiens globalement corrompus et infiltrés par les milices. Ce genre de patrouilles conjointes est une façon de garder le contact et de rétablir la confiance. Arrivé au poste, le jeune capitaine s’entend dire que la police n’a aucun effectif à mettre à disposition. Puis, dans son oreillette, il reçoit le message qu’un IED, une mine de bord de route, vient d’éclater à un carrefour voisin. Pas de victimes, mais un tuyau de 1 mètre de diamètre qui fournit en eau le quartier de Rusafa, soit la moitié orientale de Bagdad, est percé. Sur place, il constate que l’eau se répand par gros bouillons et inonde un tunnel routier voisin. « Nous devons considérer cela comme une attaque majeure contre les infrastructures irakiennes », dit le jeune capitaine américain, crachant son tabac à chiquer et ponctuant sa phrase d’un « mother fucker ! ». L’alimentation en eau est coupée dans plusieurs quartiers. Les réparations prendront trois jours.

Le lendemain, nouvelle affaire. L’Attack Company a eu vent d’une affichette qui est apparue sur les murs d’un quartier. « Avertissement aux espions des infidèles et à leurs serviteurs », dit le tract, qui menace de mort les Irakiens qui travaillent pour les Américains ou le gouvernement. Le document est plein de fautes d’orthographe mais il est pris très au sérieux. Le capitaine Bowen arrête son convoi de Humvees à un premier check-point tenu par les Fils de l’Irak, ces miliciens créés par les Américains pour assurer la garde des quartiers. « Hé, les mecs, vous avez remarqué quelque chose ?-Rien de spécial , répondent les vigiles. Tout va bien dans le coin.-Et ça, ça vous dit rien ? réplique l’officier américain en sortant de sa poche l’affichette de menaces. -Ah ça… Oh oui, on l’avait vu. Mais on ne sait pas d’où ça vient », répond le chef du check-point irakien.

Un chef de milice apeuré

Le capitaine décide d’aller parler de ces affichettes à Abou Ahmad, le chef des miliciens du secteur. Il sonne pendant une dizaine de minutes au portail de sa maison. Pas de réponse. « Il a été menacé plein de fois, il doit être planqué dans un coin avec son kalach », explique le capitaine. Il est presque minuit, l’officier en a assez d’attendre. Eclairé par les torches de ses hommes, un pistolet dans une main, il escalade le mur d’enceinte et s’apprête à enfoncer la porte de la maison. Abou Ahmad finit par paraître, apeuré, dans le halo des projecteurs attachés aux fusils des soldats. Ce chef de milice contrôle 72 hommes, payés jusqu’à récemment par les Américains, aujourd’hui par le gouvernement de Bagdad.

Il s’excuse platement en faisant entrer l’escouade chez lui. A l’étage, des enfants pleurent. « Pardonnez-moi, je dormais. Je vous en prie, asseyez-vous. » Le jeune capitaine va droit au but. Ces affichettes de menaces, combien y en a-t-il eu ? Où, quand sont-elles apparues ? « Seulement trois, entre 8 heures et 8 h 15 hier soir, dans la rue 52, juste derrière. » Abou Ahmad s’efforce de sourire. Il donne des réponses aussi précises que possible. Mais il a peur. « Je ne pense pas que ce soit très important, je crois que ce sont des gamins de Sadr City qui ont fait ça.-Ecoutez , l’interrompt Bowen en prenant le ton des shérifs dans les westerns. Il y a ces affichettes. Il y a eu l’explosion contre le tuyau d’eau, hier soir. Et puis il y a toutes nos informations qui nous disent que des gens dont on espérait qu’ils avaient disparu du quartier sont de retour. J’aime pas ça. Pas du tout. » L’escouade quitte la maison alors qu’à l’étage les enfants pleurent encore. Ainsi va la guerre au quotidien en Irak. Avec une interrogation : les troupes américaines seront-elles en mesure de se retirer d’ici à 2011, comme le préconise Barack Obama ? Le pari est hasardeux…