Nicolas Henin, a reporter’s blog

Baghdad market on Arte Info

novembre 2, 2007 · Pas de commentaire

Here is one of my last stories, from Baghdad. The market of Baghdad al Jadida was stormed some months ago by a huge blast that left hundreds of people dead. When I came to this neighbourhood, I found that everyone wanted to forget what happened. The market is not yet fully operationnal, but all the security measures are already forgotten too!

What I liked filming this, was to do something very different from what is usually in the news: death and blood. This market is colourfull, and it’s good sometime to see Iraqis in their “normal” life -even if it is an illusion to believe that one can live anything like normal in such an environnement.

This report (here in French) was broadcast during the evening newsshow of the German-French channel Arte, on Nov. 2, 2007.

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Cheney on Iraq (video)

novembre 2, 2007 · Pas de commentaire

Just because I love it!

A very unexpected (maybe because it is clever…) speech from Dick Cheney on Iraq. But it was in 1994!

Here is the original video, with French subtitles.

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A report from Somalia (Le Point)

novembre 2, 2007 · Pas de commentaire

It may look a bit messy, but I’m still updating this blog with my most significative recent pieces… I republish here a story from Mogadishu, Somalia, written between Christmas and Sylvester, 2006.

I’m not very happy with the title (editors, you know…). Actually, these Courts had quite little to do with talebans…

Source: http://www.lepoint.fr/content/monde/article?id=108012

Sur les traces des talibans somaliens

04/01/2007 - De notre envoyé spécial Nicolas Hénin - © Le Point - N°1790

Notre reporter a pu rencontrer les responsables des Tribunaux islamiques, version somalienne des talibans afghans. Mogadiscio, dont ils ont été chassés fin décembre, respire. Mais beaucoup craignent que le calme ne soit précaire.

C ‘est peu avant la Saint-Sylvestre que Mogadiscio est tombée presque sans résistance. Forte du feu vert américain, l’Ethiopie avait décidé qu’elle bouterait hors de la capitale somalienne les combattants des Tribunaux islamiques qui s’en étaient emparés en juin 2006. Le 28 décembre, les islamistes abandonnaient la capitale et se repliaient sur Kismaayo, fief de l’aile la plus radicale du mouvement, les Chebab, dans le sud du pays. Leurs 3 000 hommes, miliciens de circonstance, pauvres hères juchés sur des pick-up défoncés, n’ont sans surprise pas fait le poids face à l’aviation et à l’artillerie éthiopiennes. Le 1er janvier, Kismaayo tombait à son tour dans l’escarcelle des troupes gouvernementales appuyées par l’armée éthiopienne. Les islamistes partaient se cacher en brousse vers le Kenya.

Balayée comme un fétu de paille, la République islamiste de Mogadiscio aura donc vécu sept mois. Un laps de temps suffisant pour inquiéter les Occidentaux, en particulier les Américains, qui l’accusaient de donner asile à des membres d’Al-Qaeda, dont les auteurs des attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es-Salaam en 1998.

Dans les quelques heures qui ont séparé le départ des miliciens religieux et l’arrivée des forces gouvernementales soutenues par les chars éthiopiens, Mogadiscio a renoué avec ses vieux démons : les pillages et le chaos. Les seigneurs de la guerre ont repris possession de la capitale et se sont lancés dans une course effrénée pour la conquête des positions stratégiques de la ville. Le port et l’aéroport ont été repris par leurs parrains précédents, tandis que des tirs nourris se faisaient entendre. Les combats reprenaient entre chefs de clan. Comme hier, avant la prise de contrôle de Mogadiscio, en juin 2006, par les Tribunaux islamiques.

Mal connu à l’extérieur, ce mouvement islamiste fait partie du paysage politique somalien depuis les années 90. De même que les talibans afghans étaient issus des madrasas (écoles coraniques), les Tribunaux islamiques sont nés du rapprochement hétéroclite de chefs religieux, de leaders tribaux, d’hommes d’affaires influents et de radicaux islamistes qui voyaient dans l’application stricte de la charia (le droit musulman en matière pénale) la solution pour sortir la Somalie du chaos et de l’anarchie. A leurs yeux, les Tribunaux devaient devenir l’institution fondamentale d’un nouvel Etat. Ils s’étaient fédérés dans une Union des tribunaux islamiques dirigée par le cheikh Hassan Dahir Aweys.

Agé d’une soixantaine d’années, réputé père d’une vingtaine d’enfants, il affiche un large sourire au-dessus de sa barbe roussie au henné. Il avait reçu Le Point à Mogadiscio, peu de temps avant l’offensive éthiopienne, dans une maison particulière transformée en QG secret.Balayant d’un revers de la main l’accusation américaine qui le dit membre d’Al-Qaeda, il expliquait alors : « En quelques mois, nous avons ramené la stabilité dans le pays. Nous avons chassé les chefs de guerre qui, depuis quinze ans, le mettaient à feu et à sang. Pourquoi l’Occident et les Etats-Unis ne nous feraient-ils pas confiance ? Pourquoi ne nous laissent-ils pas une chance ? » Et cet authentique islamiste et ancien chef de la branche militaire du parti Ittihad al-islami, qui se présente comme un modéré, poursuit : « Les Etats-Unis continuent de nous tourner le dos en persistant à soutenir ces seigneurs de la guerre qui siègent dans le gouvernement de transition de Baidoa. Pourquoi ne nous accepteraient-ils pas comme des gens modérés ? Ils devraient plutôt nous aider, parce que c’est nous qui avons rétabli la paix. »

C’est vrai qu’après plus de quinze ans de guerre et d’anarchie les bâtiments administratifs de Mogadiscio avaient commencé à revivre. La façade du ministère des Finances a été peinte en rose, peut-être en souvenir de la colonisation italienne du pays. Et, à la veille de la chute de la ville, les électriciens s’affairaient à brancher les ordinateurs tandis que les employés redécouvraient l’usage des guichets. Au fond d’un couloir, un gros coffre-fort renfermait les finances de la nouvelle administration, qui avait juste repris la levée des impôts. Les responsables des Tribunaux islamiques dépensaient environ 800 000 dollars par mois, obtenus principalement sur la fiscalité portuaire, seule richesse du pays. Les ministères des Finances, de la Défense et des Affaires étrangères avaient été réunis dans trois bâtiments (dont une ancienne teinturerie industrielle) restaurés à la hâte.

Mais la paix retrouvée à la mode des Tribunaux islamiques était fondée sur l’application la plus fondamentaliste du Coran et de ses châtiments les plus barbares : peines de mort, flagellations et amputations. Concrètement, il n’y aurait eu que trois condamnations à mort prononcées depuis l’été. Mais certains tribunaux infligèrent aussi des amputations et des flagellations. Une sévérité et une intolérance qui ne furent pas généralisées comme au temps des talibans en Afghanistan. En réalité, la principale activité des tribunaux consistait plus souvent à trancher de très classiques conflits relevant du droit civil, conséquences pour la plupart de l’anarchie provoquée par la guerre civile. Les tribunaux ne jugeaient pas tant des crimes que des… conflits fonciers ! En restituant à leurs propriétaires légitimes des terrains ou maisons occupés illégalement par des sbires des chefs de guerre, ils avaient réussi à se forger une solide réputation de redresseurs de torts.

Charia et sécurité.

« Autrefois, on ne sortait pas la nuit , raconte Iddik, professeur d’école, assis à la terrasse d’un boui-boui, en sirotant un thé au lait très sucré tandis que le soleil se couche sur la capitale. Regardez autour de vous. Vous voyez ces échoppes ouvertes ? Ces lumières ? Cette activité ? Avant l’arrivée des Tribunaux, par exemple, on ne voyait pas de téléphones portables dans les rues. Les gens les gardaient chez eux ! Si un milicien des chefs de guerre vous voyait avec un téléphone dans la rue, il vous le volait tout de suite. Et, quand vous traversiez la ville de part en part, vous franchissiez quarante barrages. A chacun d’eux, des miliciens hirsutes, défoncés aux stupéfiants, vous prenaient l’équivalent de 1 ou 2 dollars. Il n’y avait pas d’Etat, pas de police. Rien. L’anarchie. La loi de la jungle. »

Des hommes d’affaires - qui ont pour la plupart rallié le régime islamiste - aux réfugiés qui vivent dans des camps de fortune, tous en convenaient : « Les Tribunaux islamiques ont rétabli la sécurité à Mogadiscio. » Néanmoins, les reporters étrangers étaient tenus d’être accompagnés d’une escorte armée, dont plusieurs miliciens dépendant des Tribunaux. « Cette sécurité, c’est le principal point que je mettrais au crédit des Tribunaux. Pour le reste , prédisait début décembre un journaliste somalien sous couvert d’anonymat, je pense qu’ils finiront avec le temps par s’aliéner la population. Ils se sont mis à dos la communauté internationale. Et les interdits qu’ils ont édictés ne sont pas populaires. »

Car les plaisirs terrestres étaient évidemment incompatibles avec l’ordre moral qu’ils imposaient. Ainsi la prohibition du qat. Plante euphorisante, elle est mâchée par tous les hommes de la corne de l’Afrique et du Yémen, jeunes et vieux, dès l’heure de la sieste. Interdite par les islamistes, elle avait quasiment disparu de la ville. Seul un marché noir très discret subsistait qui mettait à 80 dollars la botte de 1 kilo…

Interdit aussi, l’alcool. Les bouteilles importées avaient contribué à la fortune des chefs de guerre, qui en contrôlaient le commerce. Les Tribunaux y ont mis fin. Seul un trafic résiduel persistait et on ne trouvait guère à acheter au marché noir qu’un arak distillé localement et de très mauvaise qualité. Prohibée aussi, la danse. Le plus grand dancing de Mogadiscio, au sous-sol de l’hôtel Oroba, sur le front de mer, a été réduit en cendres pendant la guerre, mais les Somaliens appréciaient encore de danser lors des mariages. Terminé. Les convives des deux sexes étaient désormais séparés par un rideau. D’autres interdictions n’étaient pas appliquées, par pragmatisme. Le tabac est ainsi théoriquement proscrit, mais on trouve sans mal des cigarettes en ville, même si les Somaliens tendaient à se cacher pour fumer.

L’Occident se souciait peu des moeurs imposées aux Somaliens par les Tribunaux islamiques. L’Arabie saoudite applique bien la charia et nul n’y voit à redire. Pour les Américains, la crainte de voir la Somalie se transformer en un foyer du terrorisme international justifiait l’intervention éthiopienne pour en finir avec ce régime pro-taliban. A la veille de Noël, un rapport du Département d’Etat annonçait que le réseau Al-Qaeda avait désormais pris le contrôle de l’Union des Tribunaux islamiques. L’affirmation laisse les experts sceptiques. Il est vrai qu’à côté de politiciens pragmatiques, comme le cheikh Aweys, des personnalités beaucoup plus inquiétantes veillaient dans l’ombre des Tribunaux. Tel Aden Ashi Ayro. Vétéran de la guerre en Afghanistan, il est l’un des principaux commandants de l’aile militaire et les Américains le donnent pour l’homme d’Al-Qaeda en Somalie. Il serait parmi les organisateurs des attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam. Sa renommée est d’autant plus grande que l’homme est invisible. Bien qu’il ne soit pas passé par l’Afghanistan, le secrétaire à la Défense, de son nom de guerre Inda Adde (« yeux blancs », en somalien), n’avait rien d’un modéré. Il a rappelé, à plusieurs reprises, que les combattants du monde entier étaient les bienvenus contre l’Ethiopie. Face au récent Blitzkrieg éthiopien, ces appels n’ont pas eu le temps de provoquer un afflux, mais ils ont été largement relayés par les sites Internet islamistes. Autre personnalité troublante, le cheikh Fouad Abou Khalaf, ministre de l’Education. Il semblait n’avoir qu’une hâte, c’était que la guerre arrive enfin, pour fermer les écoles… et envoyer les étudiants au front.

Que va-t-il se passer maintenant ? Le gouvernement de transition, jusqu’alors réfugié à Baidoa, dans le centre du pays, est rentré à Mogadiscio. « Nous allons laisser la porte ouverte au dialogue pour que les islamistes désarment » , a annoncé le vice-Premier ministre, Mohamed Hussein Aïdid. Dans la capitale, les Somaliens se sont remis à mâchonner du qat. Les avions apportant l’herbe euphorisante récoltée sur les hauts plateaux éthiopiens atterrissent de nouveau. L’espoir renaît mais chacun pressent que le calme pourrait être de courte durée.

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A story from Baghdad in Le Point

novembre 2, 2007 · Pas de commentaire

Source: http://www.lepoint.fr/content/monde/article?id=186746

Here is a story from Baghdad, published early June, 2007, in the French newsmagazine Le Point after an embed with the US 1st Infantery division in Baghdad. It’s all about the surge, and how sectarian strife has divided the Iraqi capital, drawning inside borders that will be very difficult to vanish…

Avec les GI’s dans l’enfer de Bagdad

07/06/2007 - De notre envoyé spécial Nicolas Hénin - © Le Point - N°1812

Notre reporter a partagé le quotidien des soldats américains. Un récit qui permet de comprendre pourquoi la paix est encore loin.

Le soleil est déjà brûlant sur Bagdad en ce petit matin. Les GI’s de la 1re division d’infanterie, qui ont la charge, à partir de leur Camp Justice, de la moitié occidentale de la capitale irakienne, suent à grosses gouttes. Le torse est engoncé dans un gilet pare-balles, le visage disparaît presque sous le casque lourd et les lunettes noires. Dans un convoi de quatre Humvee, ils s’apprêtent à effectuer leur première sortie de la journée. Aux portes de la base, coincé dans les chicanes de béton destinées à prévenir les voitures piégées, un véhicule de l’armée irakienne a calé. Son chauffeur peine à relancer le moteur. « Putain de soldats irakiens ! Enculés ! Enculés ! » s’exclame le capitaine, un rustre texan, en tendant ostensiblement son majeur contre la vitre blindée de son Humvee. En face, les militaires irakiens répliquent par une rangée de doigts d’honneur.

La veille, le lieutenant-colonel Steven Miska, numéro deux de Camp Justice, s’est évertué à nous expliquer combien la collaboration entre militaires irakiens et américains est bonne, combien la complicité entre frères d’armes est essentielle pour le succès de la mission. Mais, sur le terrain, le moindre incident fait ressortir incompréhension et animosité entre les soldats américains et ceux qu’ils surnomment « pépites de chocolat » en raison des taches marron sur le camouflage de leurs treillis et de leurs véhicules.

Au programme de la patrouille, une tournée du secteur. A commencer par le pont de Ramadhan, qui enjambe le Tigre et sépare le bastion chiite de Kadhamiya du fief sunnite d’Adhamiya - un haut lieu de l’insurrection. L’extrémité du pont est défendue par des soldats irakiens, qui tiennent un check-point . En arrivant sur place, les GI’s les trouvent en tirailleurs, à l’abri derrière des blocs de béton, confrontés depuis une heure et demie à des tirs sporadiques dont ils ne parviennent pas à découvir l’origine. Aidé d’un interprète au visage masqué, le capitaine Brunais demande des explications au capitaine Bassem, qui tient la position. « Apparemment, un tireur passe de toit en toit, là-bas, et lâche une rafale de temps en temps vers le check-point », explique l’interprète, surnommé Andy, en désignant des terrasses à l’horizon. « Dis-lui qu’on peut pas y aller. C’est pas notre zone, là-bas. Mais on peut demander à d’autres gars d’intervenir. » Déjà, le capitaine irakien a dégainé son portable et appelle lui-même la base américaine chargée d’Adhamiya. La patrouille quitte finalement les lieux alors que les tirs reprennent au loin.

Ayant fait route vers le nord, les Humvee s’arrêtent à un autre point de contrôle moins agité, planté sous un arc de triomphe d’inspiration babylonienne, vestige de l’époque Saddam. Nous sommes sur le principal accès nord de la capitale. Ici, les voitures quittent Bagdad sans être contrôlées. En revanche, les véhicules qui rentrent dans la ville sont fouillés de fond en comble. Ce genre de tournée des postes irakiens est pour le capitaine Brunais l’occasion de récolter les doléances. Le lieutenant Adhem attendait le passage des Américains pour réclamer des chargeurs de batteries pour les talkies-walkies de ses hommes. « On vous en fera parvenir très vite » , promet le capitaine, la bouche remplie d’une grosse chique. Puis l’officier irakien se plaint de ne pas avoir de douches, pour lui et ses hommes. « Attendez les mecs, vous rigolez ? , s’exclame Brunais. Qu’est-ce que vous voulez foutre avec des douches ? Vous dormez par terre, on va pas vous mettre des douches sur ce check-point ! » « Dis au capitaine qu’on est un poste primordial, parce qu’on contrôle l’entrée de Bagdad » , plaide le lieutenant irakien en s’adressant à Andy l’interprète. Rien à faire. Les douches seront refusées.

Milices chiites

Au fil des patrouilles, les petits succès et les déceptions s’accumulent. A un barrage, des soldats irakiens sont fiers d’exhiber aux GI’s un homme hagard, qu’ils présentent comme un otage qu’il viennent d’arracher aux griffes d’Al-Qaeda. Un peu plus tard, la colonne de Humvee tombe dans une embuscade. Deux obus ont été découverts en bord de route. Probablement un IED, une mine télécommandée. C’est la terreur de l’armée américaine en Irak. Ces engins sont à l’origine de la majorité des pertes.

Plusieurs véhicules cernent la zone en attendant les démineurs. Soudain, un coup de feu. Un sniper a tiré sur la tourelle du Humvee. Un hublot blindé a éclaté. Le mitrailleur a juste eu le temps de se laisser tomber pour se mettre à l’abri. Les tirs reprennent. Rafales de kalachnikovs et, au loin, grenades autopropulsées. Le sergent requiert un appui aérien. Deux hélicoptères Apache apparaissent et décrivent de larges cercles dans le ciel. Et, pendant que la patrouille se dégage, des explosions retentissent des maisons d’où provenaient les tirs.

En décembre, l’armée américaine s’est dotée d’un document qu’elle considère comme capital : un nouveau manuel de lutte anti-insurrectionnelle. Il était temps. Les derniers enseignements répertoriés dans ce domaine remontaient à… la guerre du Vietnam. Mi-février, le général David Petraeus, l’un des principaux auteurs de ce pavé de 250 pages, a pris le commandement des troupes américaines en Irak. L’occasion rêvée de mettre en oeuvre sa doctrine, fondée sur l’interaction entre les forces américaines et locales, et la recherche de solutions non militaires aux questions de sécurité. Tout un programme.

Le plan de sécurité de Bagdad, une opération baptisée « Imposer la loi », est l’une des premières manifestations de cette nouvelle doctrine. L’objectif est double : contenir une insurrection sunnite toujours aussi forte, mais aussi contrer les milices chiites, qui menacent de précipiter le pays dans la guerre civile. Ce plan implique d’importants renforts : 5 brigades de combat, dont l’envoi a été décidé par le président Bush, contre les recommandations du rapport Baker-Hamilton. Mais, sur le terrain, les militaires ne s’en plaignent évidemment pas. « Les renforts nous ont permis d’avoir une présence bien plus importante dans la population , assure le lieutenant-colonel Steven Miska. Ça nous a permis de densifier notre présence. » D’ailleurs, l’officier essaie de consacrer le maximum de temps à son activité principale, « siroter du thé avec les chefs locaux » . C’est en effet avec les cheikhs de son quartier que le colonel compte interrompre les tueries interconfessionnelles.

Les moyens utilisés par Miska sont répertoriés en quelques sigles désormais érigés en planches de salut. Parmi eux, les JSS ( joint security stations ), sortes de commissariats qui réunissent les forces de sécurité irakiennes et l’armée américaine. Ou les COP ( combat outposts ), avant-postes érigés dans les quartiers, afin d’avoir une présence au plus près des habitants. L’armée compte aussi beaucoup sur les renseignements obtenus grâce à une ligne de téléphone spéciale, que les habitants peuvent appeler pour dénoncer les terroristes. « Sur cette hot line, nous prenons les informations de façon anonyme , explique le capitaine N. K., du renseignement militaire américain, qui tient à garder son anonymat. Bien sûr, nous devons faire très attention aux renseignements que nous recevons. Il y a régulièrement des tentatives pour nous intoxiquer. Le plus gros du boulot de contre-insurrection, c’est du boulot de détective. C’est très loin de la guerre traditionnelle qu’on est habitués à faire ! Une grande partie de notre commandement raisonnait comme au temps de la guerre froide. Les jeunes officiers ont mis du temps pour reprendre les choses en main… »

L’armée américaine donne l’impression de vouloir sortir d’années d’incurie et d’arrogance pour, enfin, tirer les leçons de ses erreurs. « Il y a eu un paquet de décisions stupides qui ont créé le Bagdad dont on a hérité », admet sans ambages le lieutenant-colonel Miska. Parmi elles, la confiance sans limites placée dans les forces de sécurité irakiennes. Notamment la police, « profondément infiltrée par les milices » , selon Miska. Le comportement des officiers de police s’apparente de plus en plus à celui de seigneurs de guerre, utilisant leurs hommes pour mener des raids communautaires. Les forces spéciales du ministère de l’Intérieur, armées et équipées à grands frais par le Pentagone, sont particulièrement visées par les enquêtes. Quant à la « brigade des loups », unité d’élite de la police qui avait basculé dans le pur règlement de comptes antisunnite, elle a été dissoute. Le millier d’hommes qu’elle comptait ont été - officiellement - « renvoyés en formation » , et certains de ses officiers arrêtés.

Aujourd’hui encore, un sunnite ne peut pas imaginer franchir un check-point tenu par des policiers à l’entrée d’un quartier chiite. Il y serait arrêté, et sans doute ensuite abattu. L’armée américaine préfère se voiler la face et attribuer ces incidents à de faux policiers qui montent de faux barrages. « Les uniformes de la police sont renouvelés très régulièrement, presque chaque année, pour éviter les usurpations , souligne le major Stetson, chargé à Camp Justice de la coopération avec les forces de sécurité irakiennes. De même, les logos et les inscriptions sur les voitures de police sont régulièrement changés. Nous sommes en train de mettre en place une nouvelle charte visuelle afin d’écarter de la circulation un certain nombre de voitures de police volées ou contrefaites. Quant aux check-points , ils ont tous désormais un panneau bien visible, avec un graphisme difficile à imiter et un numéro de série. Un check-point illégal tenu par des miliciens doit tout de suite être repéré. Et, autant que possible, nous mélangeons sur les check-points des policiers et des soldats irakiens, parce que c’est plus difficile pour une milice d’infiltrer deux unités à la fois. »

Entre Beyrouth et Mogadiscio

Trois fois par semaine, les deux commandants de la base américaine retrouvent, dans un avant-poste, les deux officiers de l’armée irakienne responsables du secteur. Parmi eux, le colonel Falah. Il a, le jour où nous le rencontrons, les larmes aux yeux. L’un de ses officiers les plus chers a été blessé la veille au soir. Sa voiture a sauté sur une mine télécommandée. Il a eu les deux jambes déchiquetées. Le major Burton, affligé, le console. « Il a été transporté dans une de nos structures médicales. On est en train de le stabiliser. Dès que ce sera possible, on le mettra dans un avion pour l’Allemagne, où il sera opéré. »

Puis la réunion commence. Trois capitaines américains, officiers de renseignement militaire attachés à la 1re division d’infanterie, présentent sur grand écran un point de la situation. Une longue litanie d’attaques, de bombes et d’échanges de tirs. Ils soumettent ensuite à leurs partenaires irakiens une liste d’objectifs. Ce jour-ci, un important responsable local du mouvement du chef chiite Moqtada al-Sadr est dans le collimateur. Il a été décidé de l’arrêter. Puis ce sont les colonels irakiens qui font leurs comptes rendus. Pour Kadhamiya, le colonel Falah est plutôt satisfait de la situation. Mais il pointe du doigt des luttes croissantes entre clans chiites rivaux.

Le major Burton fait la moue. La semaine précédente, une patrouille de nuit a été attaquée dans ce quartier. Deux GI’s ont été tués dans les échanges de tirs les plus intenses que Kadhamiya ait connus depuis des mois. A la suite de cet incident, les députés proches de Moqtada al-Sadr ont obtenu du Parlement irakien que les troupes américaines ne puissent plus s’approcher à moins de 1 000 mètres du mausolée de l’imam Kadhem, un lieu saint chiite de Bagdad particulièrement vénéré. Une décision inacceptable pour le major Burton. « Cela reviendrait à créer un refuge pour les extrémistes ! Notre état-major fait pression sur le cabinet de Maliki pour qu’il dénonce cette mesure. » Mais, dans le quartier, les portraits géants de l’imam chiite ou les graffitis à sa gloire trahissent les allégeances de beaucoup d’habitants.

Le colonel Ghassan, chargé du quartier voisin de Mansour, jadis l’un des plus bourgeois du Bagdad sunnite, soupire. « La situation est presque désespérée , dit-il. Mais la plupart des insurgés ont maintenant quitté Mansour pour partir vers Amariya » , plus à l’ouest. Les insurgés sont mobiles. Ils renouvellent sans cesse leurs pratiques, forçant l’armée américaine à toujours réagir. « A Adhamiya, il y a un sniper qui nous donne pas mal de fil à retordre , raconte le lieutenant-colonel Miska. Et à Ramadi, un groupe d’insurgés avait une scie à béton. Ils découpaient un carré de chaussée dans une route, creusaient dans le sol, remplissaient le trou d’explosifs, puis remettaient tout en place. Ça leur prenait juste dix minutes, et la mine était presque invisible ! »

En sortant de cette réunion pour rentrer à Camp Justice, on traverse les deux quartiers. La différence est frappante. La zone sunnite est ravagée. Ce qui était, il y a encore seulement deux ans, de larges artères commerçantes ressemble à un champ de bataille. Quelque chose entre Beyrouth et Mogadiscio. Rues désertes. Chaussées percées par les explosions et arrachées par les chenilles des tanks. Tous les commerces sont fermés, vitrines éclatées, rideaux de fer éventrés. Pas une façade sans impacts de rafales. Les ordures brûlent lentement aux carrefours. Les rares personnes qui habitent encore ici vivent emmurées, dans des rues secondaires fermées par des barricades de fortune pour se protéger des raids des escadrons de la mort. Les murets qui entourent les maisons sont surmontés de barbelés et de tessons de verre.

Protégée par des barrages, Kadhamiya la chiite prospère, elle, autant que possible. Payés par les fonds de reconstruction, des employés en tenue orange balaient les trottoirs et ramassent les ordures. Les commerces sont ouverts. Sur les trottoirs, devant les cafés, les clients se pressent en terrasse pour boire un thé et fumer un narguilé à l’ombre d’acacias. C’est ici que le plan de sécurité produit le mieux ses effets. Mais, dans Bagdad, petit à petit, des frontières se sont dressées entre les quartiers et les communautés. Personne ne peut prédire quand elles tomberont. Les GI’s empêtrés dans cette guerre sans issue continuent leur mission de Sisyphe. Avec application mais sans illusions.

 

(Encadré)

Miser sur les tribus

Dans la province d’Al-Anbar, bastion de l’insurrection sunnite, le corps des marines a trouvé un moyen pour combattre la guérilla : mener la lutte par procuration en finançant une coalition de tribus. « Par candeur, nous avons fait une erreur dans les premières années : ne pas porter assez d’attention à ces éléments très importants de la société irakienne » , admet le général David Petraeus, commandant en chef américain en Irak, au sujet des cheikhs sunnites. Formée à l’automne 2006, cette coalition de tribus porte le nom poétique de Réveil d’Al-Anbar, et elle fait la fierté des marines. En tout, elle compte 15 000 hommes, qui portent des uniformes sommaires de l’armée irakienne, mais restent regroupés par tribus.

L’instauration de ce Réveil d’Al-Anbar a permis, selon Petraeus, « des progrès à couper le souffle » dans cette région qu’un général des marines disait encore à l’automne « perdue » pour l’armée américaine. Surtout, dit-il, elle aurait contribué à diviser encore le camp sunnite, selon un clivage pro et anti-américain désormais consommé. D’autant qu’au sein même de la guérilla sunnite une autre scission est apparue. Quatre groupes insurgés, dont l’Armée islamique en Irak, ont constitué un Front du djihad et de la concorde, afin de lutter contre l’Etat islamique en Irak, coalition proche d’Al-Qaeda. Sur des affiches placardées dans les rues de Fallouja, le Front annonce qu’il réserve ses attaques « à l’ennemi et à ses agents, et non pas aux civils innocents » . Ces divisions de la communauté sunnite facilitent, certes à court terme, la tâche de l’armée américaine. Mais elles produisent encore plus de factions armées et, au final, davantage de violences.

N.H.

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