Nicolas Henin, a reporter’s blog

A report from Somalia (Le Point)

novembre 2, 2007 · Laisser un commentaire

It may look a bit messy, but I’m still updating this blog with my most significative recent pieces… I republish here a story from Mogadishu, Somalia, written between Christmas and Sylvester, 2006.

I’m not very happy with the title (editors, you know…). Actually, these Courts had quite little to do with talebans…

Source: http://www.lepoint.fr/content/monde/article?id=108012

Sur les traces des talibans somaliens

04/01/2007 – De notre envoyé spécial Nicolas Hénin – © Le Point – N°1790

Notre reporter a pu rencontrer les responsables des Tribunaux islamiques, version somalienne des talibans afghans. Mogadiscio, dont ils ont été chassés fin décembre, respire. Mais beaucoup craignent que le calme ne soit précaire.

C ‘est peu avant la Saint-Sylvestre que Mogadiscio est tombée presque sans résistance. Forte du feu vert américain, l’Ethiopie avait décidé qu’elle bouterait hors de la capitale somalienne les combattants des Tribunaux islamiques qui s’en étaient emparés en juin 2006. Le 28 décembre, les islamistes abandonnaient la capitale et se repliaient sur Kismaayo, fief de l’aile la plus radicale du mouvement, les Chebab, dans le sud du pays. Leurs 3 000 hommes, miliciens de circonstance, pauvres hères juchés sur des pick-up défoncés, n’ont sans surprise pas fait le poids face à l’aviation et à l’artillerie éthiopiennes. Le 1er janvier, Kismaayo tombait à son tour dans l’escarcelle des troupes gouvernementales appuyées par l’armée éthiopienne. Les islamistes partaient se cacher en brousse vers le Kenya.

Balayée comme un fétu de paille, la République islamiste de Mogadiscio aura donc vécu sept mois. Un laps de temps suffisant pour inquiéter les Occidentaux, en particulier les Américains, qui l’accusaient de donner asile à des membres d’Al-Qaeda, dont les auteurs des attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es-Salaam en 1998.

Dans les quelques heures qui ont séparé le départ des miliciens religieux et l’arrivée des forces gouvernementales soutenues par les chars éthiopiens, Mogadiscio a renoué avec ses vieux démons : les pillages et le chaos. Les seigneurs de la guerre ont repris possession de la capitale et se sont lancés dans une course effrénée pour la conquête des positions stratégiques de la ville. Le port et l’aéroport ont été repris par leurs parrains précédents, tandis que des tirs nourris se faisaient entendre. Les combats reprenaient entre chefs de clan. Comme hier, avant la prise de contrôle de Mogadiscio, en juin 2006, par les Tribunaux islamiques.

Mal connu à l’extérieur, ce mouvement islamiste fait partie du paysage politique somalien depuis les années 90. De même que les talibans afghans étaient issus des madrasas (écoles coraniques), les Tribunaux islamiques sont nés du rapprochement hétéroclite de chefs religieux, de leaders tribaux, d’hommes d’affaires influents et de radicaux islamistes qui voyaient dans l’application stricte de la charia (le droit musulman en matière pénale) la solution pour sortir la Somalie du chaos et de l’anarchie. A leurs yeux, les Tribunaux devaient devenir l’institution fondamentale d’un nouvel Etat. Ils s’étaient fédérés dans une Union des tribunaux islamiques dirigée par le cheikh Hassan Dahir Aweys.

Agé d’une soixantaine d’années, réputé père d’une vingtaine d’enfants, il affiche un large sourire au-dessus de sa barbe roussie au henné. Il avait reçu Le Point à Mogadiscio, peu de temps avant l’offensive éthiopienne, dans une maison particulière transformée en QG secret.Balayant d’un revers de la main l’accusation américaine qui le dit membre d’Al-Qaeda, il expliquait alors : « En quelques mois, nous avons ramené la stabilité dans le pays. Nous avons chassé les chefs de guerre qui, depuis quinze ans, le mettaient à feu et à sang. Pourquoi l’Occident et les Etats-Unis ne nous feraient-ils pas confiance ? Pourquoi ne nous laissent-ils pas une chance ? » Et cet authentique islamiste et ancien chef de la branche militaire du parti Ittihad al-islami, qui se présente comme un modéré, poursuit : « Les Etats-Unis continuent de nous tourner le dos en persistant à soutenir ces seigneurs de la guerre qui siègent dans le gouvernement de transition de Baidoa. Pourquoi ne nous accepteraient-ils pas comme des gens modérés ? Ils devraient plutôt nous aider, parce que c’est nous qui avons rétabli la paix. »

C’est vrai qu’après plus de quinze ans de guerre et d’anarchie les bâtiments administratifs de Mogadiscio avaient commencé à revivre. La façade du ministère des Finances a été peinte en rose, peut-être en souvenir de la colonisation italienne du pays. Et, à la veille de la chute de la ville, les électriciens s’affairaient à brancher les ordinateurs tandis que les employés redécouvraient l’usage des guichets. Au fond d’un couloir, un gros coffre-fort renfermait les finances de la nouvelle administration, qui avait juste repris la levée des impôts. Les responsables des Tribunaux islamiques dépensaient environ 800 000 dollars par mois, obtenus principalement sur la fiscalité portuaire, seule richesse du pays. Les ministères des Finances, de la Défense et des Affaires étrangères avaient été réunis dans trois bâtiments (dont une ancienne teinturerie industrielle) restaurés à la hâte.

Mais la paix retrouvée à la mode des Tribunaux islamiques était fondée sur l’application la plus fondamentaliste du Coran et de ses châtiments les plus barbares : peines de mort, flagellations et amputations. Concrètement, il n’y aurait eu que trois condamnations à mort prononcées depuis l’été. Mais certains tribunaux infligèrent aussi des amputations et des flagellations. Une sévérité et une intolérance qui ne furent pas généralisées comme au temps des talibans en Afghanistan. En réalité, la principale activité des tribunaux consistait plus souvent à trancher de très classiques conflits relevant du droit civil, conséquences pour la plupart de l’anarchie provoquée par la guerre civile. Les tribunaux ne jugeaient pas tant des crimes que des… conflits fonciers ! En restituant à leurs propriétaires légitimes des terrains ou maisons occupés illégalement par des sbires des chefs de guerre, ils avaient réussi à se forger une solide réputation de redresseurs de torts.

Charia et sécurité.

« Autrefois, on ne sortait pas la nuit , raconte Iddik, professeur d’école, assis à la terrasse d’un boui-boui, en sirotant un thé au lait très sucré tandis que le soleil se couche sur la capitale. Regardez autour de vous. Vous voyez ces échoppes ouvertes ? Ces lumières ? Cette activité ? Avant l’arrivée des Tribunaux, par exemple, on ne voyait pas de téléphones portables dans les rues. Les gens les gardaient chez eux ! Si un milicien des chefs de guerre vous voyait avec un téléphone dans la rue, il vous le volait tout de suite. Et, quand vous traversiez la ville de part en part, vous franchissiez quarante barrages. A chacun d’eux, des miliciens hirsutes, défoncés aux stupéfiants, vous prenaient l’équivalent de 1 ou 2 dollars. Il n’y avait pas d’Etat, pas de police. Rien. L’anarchie. La loi de la jungle. »

Des hommes d’affaires – qui ont pour la plupart rallié le régime islamiste – aux réfugiés qui vivent dans des camps de fortune, tous en convenaient : « Les Tribunaux islamiques ont rétabli la sécurité à Mogadiscio. » Néanmoins, les reporters étrangers étaient tenus d’être accompagnés d’une escorte armée, dont plusieurs miliciens dépendant des Tribunaux. « Cette sécurité, c’est le principal point que je mettrais au crédit des Tribunaux. Pour le reste , prédisait début décembre un journaliste somalien sous couvert d’anonymat, je pense qu’ils finiront avec le temps par s’aliéner la population. Ils se sont mis à dos la communauté internationale. Et les interdits qu’ils ont édictés ne sont pas populaires. »

Car les plaisirs terrestres étaient évidemment incompatibles avec l’ordre moral qu’ils imposaient. Ainsi la prohibition du qat. Plante euphorisante, elle est mâchée par tous les hommes de la corne de l’Afrique et du Yémen, jeunes et vieux, dès l’heure de la sieste. Interdite par les islamistes, elle avait quasiment disparu de la ville. Seul un marché noir très discret subsistait qui mettait à 80 dollars la botte de 1 kilo…

Interdit aussi, l’alcool. Les bouteilles importées avaient contribué à la fortune des chefs de guerre, qui en contrôlaient le commerce. Les Tribunaux y ont mis fin. Seul un trafic résiduel persistait et on ne trouvait guère à acheter au marché noir qu’un arak distillé localement et de très mauvaise qualité. Prohibée aussi, la danse. Le plus grand dancing de Mogadiscio, au sous-sol de l’hôtel Oroba, sur le front de mer, a été réduit en cendres pendant la guerre, mais les Somaliens appréciaient encore de danser lors des mariages. Terminé. Les convives des deux sexes étaient désormais séparés par un rideau. D’autres interdictions n’étaient pas appliquées, par pragmatisme. Le tabac est ainsi théoriquement proscrit, mais on trouve sans mal des cigarettes en ville, même si les Somaliens tendaient à se cacher pour fumer.

L’Occident se souciait peu des moeurs imposées aux Somaliens par les Tribunaux islamiques. L’Arabie saoudite applique bien la charia et nul n’y voit à redire. Pour les Américains, la crainte de voir la Somalie se transformer en un foyer du terrorisme international justifiait l’intervention éthiopienne pour en finir avec ce régime pro-taliban. A la veille de Noël, un rapport du Département d’Etat annonçait que le réseau Al-Qaeda avait désormais pris le contrôle de l’Union des Tribunaux islamiques. L’affirmation laisse les experts sceptiques. Il est vrai qu’à côté de politiciens pragmatiques, comme le cheikh Aweys, des personnalités beaucoup plus inquiétantes veillaient dans l’ombre des Tribunaux. Tel Aden Ashi Ayro. Vétéran de la guerre en Afghanistan, il est l’un des principaux commandants de l’aile militaire et les Américains le donnent pour l’homme d’Al-Qaeda en Somalie. Il serait parmi les organisateurs des attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam. Sa renommée est d’autant plus grande que l’homme est invisible. Bien qu’il ne soit pas passé par l’Afghanistan, le secrétaire à la Défense, de son nom de guerre Inda Adde (« yeux blancs », en somalien), n’avait rien d’un modéré. Il a rappelé, à plusieurs reprises, que les combattants du monde entier étaient les bienvenus contre l’Ethiopie. Face au récent Blitzkrieg éthiopien, ces appels n’ont pas eu le temps de provoquer un afflux, mais ils ont été largement relayés par les sites Internet islamistes. Autre personnalité troublante, le cheikh Fouad Abou Khalaf, ministre de l’Education. Il semblait n’avoir qu’une hâte, c’était que la guerre arrive enfin, pour fermer les écoles… et envoyer les étudiants au front.

Que va-t-il se passer maintenant ? Le gouvernement de transition, jusqu’alors réfugié à Baidoa, dans le centre du pays, est rentré à Mogadiscio. « Nous allons laisser la porte ouverte au dialogue pour que les islamistes désarment » , a annoncé le vice-Premier ministre, Mohamed Hussein Aïdid. Dans la capitale, les Somaliens se sont remis à mâchonner du qat. Les avions apportant l’herbe euphorisante récoltée sur les hauts plateaux éthiopiens atterrissent de nouveau. L’espoir renaît mais chacun pressent que le calme pourrait être de courte durée.


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