Nicolas Henin, a reporter’s blog

A story from Baghdad in Le Point

novembre 2, 2007 · Pas de commentaire

Source: http://www.lepoint.fr/content/monde/article?id=186746

Here is a story from Baghdad, published early June, 2007, in the French newsmagazine Le Point after an embed with the US 1st Infantery division in Baghdad. It’s all about the surge, and how sectarian strife has divided the Iraqi capital, drawning inside borders that will be very difficult to vanish…

Avec les GI’s dans l’enfer de Bagdad

07/06/2007 - De notre envoyé spécial Nicolas Hénin - © Le Point - N°1812

Notre reporter a partagé le quotidien des soldats américains. Un récit qui permet de comprendre pourquoi la paix est encore loin.

Le soleil est déjà brûlant sur Bagdad en ce petit matin. Les GI’s de la 1re division d’infanterie, qui ont la charge, à partir de leur Camp Justice, de la moitié occidentale de la capitale irakienne, suent à grosses gouttes. Le torse est engoncé dans un gilet pare-balles, le visage disparaît presque sous le casque lourd et les lunettes noires. Dans un convoi de quatre Humvee, ils s’apprêtent à effectuer leur première sortie de la journée. Aux portes de la base, coincé dans les chicanes de béton destinées à prévenir les voitures piégées, un véhicule de l’armée irakienne a calé. Son chauffeur peine à relancer le moteur. « Putain de soldats irakiens ! Enculés ! Enculés ! » s’exclame le capitaine, un rustre texan, en tendant ostensiblement son majeur contre la vitre blindée de son Humvee. En face, les militaires irakiens répliquent par une rangée de doigts d’honneur.

La veille, le lieutenant-colonel Steven Miska, numéro deux de Camp Justice, s’est évertué à nous expliquer combien la collaboration entre militaires irakiens et américains est bonne, combien la complicité entre frères d’armes est essentielle pour le succès de la mission. Mais, sur le terrain, le moindre incident fait ressortir incompréhension et animosité entre les soldats américains et ceux qu’ils surnomment « pépites de chocolat » en raison des taches marron sur le camouflage de leurs treillis et de leurs véhicules.

Au programme de la patrouille, une tournée du secteur. A commencer par le pont de Ramadhan, qui enjambe le Tigre et sépare le bastion chiite de Kadhamiya du fief sunnite d’Adhamiya - un haut lieu de l’insurrection. L’extrémité du pont est défendue par des soldats irakiens, qui tiennent un check-point . En arrivant sur place, les GI’s les trouvent en tirailleurs, à l’abri derrière des blocs de béton, confrontés depuis une heure et demie à des tirs sporadiques dont ils ne parviennent pas à découvir l’origine. Aidé d’un interprète au visage masqué, le capitaine Brunais demande des explications au capitaine Bassem, qui tient la position. « Apparemment, un tireur passe de toit en toit, là-bas, et lâche une rafale de temps en temps vers le check-point », explique l’interprète, surnommé Andy, en désignant des terrasses à l’horizon. « Dis-lui qu’on peut pas y aller. C’est pas notre zone, là-bas. Mais on peut demander à d’autres gars d’intervenir. » Déjà, le capitaine irakien a dégainé son portable et appelle lui-même la base américaine chargée d’Adhamiya. La patrouille quitte finalement les lieux alors que les tirs reprennent au loin.

Ayant fait route vers le nord, les Humvee s’arrêtent à un autre point de contrôle moins agité, planté sous un arc de triomphe d’inspiration babylonienne, vestige de l’époque Saddam. Nous sommes sur le principal accès nord de la capitale. Ici, les voitures quittent Bagdad sans être contrôlées. En revanche, les véhicules qui rentrent dans la ville sont fouillés de fond en comble. Ce genre de tournée des postes irakiens est pour le capitaine Brunais l’occasion de récolter les doléances. Le lieutenant Adhem attendait le passage des Américains pour réclamer des chargeurs de batteries pour les talkies-walkies de ses hommes. « On vous en fera parvenir très vite » , promet le capitaine, la bouche remplie d’une grosse chique. Puis l’officier irakien se plaint de ne pas avoir de douches, pour lui et ses hommes. « Attendez les mecs, vous rigolez ? , s’exclame Brunais. Qu’est-ce que vous voulez foutre avec des douches ? Vous dormez par terre, on va pas vous mettre des douches sur ce check-point ! » « Dis au capitaine qu’on est un poste primordial, parce qu’on contrôle l’entrée de Bagdad » , plaide le lieutenant irakien en s’adressant à Andy l’interprète. Rien à faire. Les douches seront refusées.

Milices chiites

Au fil des patrouilles, les petits succès et les déceptions s’accumulent. A un barrage, des soldats irakiens sont fiers d’exhiber aux GI’s un homme hagard, qu’ils présentent comme un otage qu’il viennent d’arracher aux griffes d’Al-Qaeda. Un peu plus tard, la colonne de Humvee tombe dans une embuscade. Deux obus ont été découverts en bord de route. Probablement un IED, une mine télécommandée. C’est la terreur de l’armée américaine en Irak. Ces engins sont à l’origine de la majorité des pertes.

Plusieurs véhicules cernent la zone en attendant les démineurs. Soudain, un coup de feu. Un sniper a tiré sur la tourelle du Humvee. Un hublot blindé a éclaté. Le mitrailleur a juste eu le temps de se laisser tomber pour se mettre à l’abri. Les tirs reprennent. Rafales de kalachnikovs et, au loin, grenades autopropulsées. Le sergent requiert un appui aérien. Deux hélicoptères Apache apparaissent et décrivent de larges cercles dans le ciel. Et, pendant que la patrouille se dégage, des explosions retentissent des maisons d’où provenaient les tirs.

En décembre, l’armée américaine s’est dotée d’un document qu’elle considère comme capital : un nouveau manuel de lutte anti-insurrectionnelle. Il était temps. Les derniers enseignements répertoriés dans ce domaine remontaient à… la guerre du Vietnam. Mi-février, le général David Petraeus, l’un des principaux auteurs de ce pavé de 250 pages, a pris le commandement des troupes américaines en Irak. L’occasion rêvée de mettre en oeuvre sa doctrine, fondée sur l’interaction entre les forces américaines et locales, et la recherche de solutions non militaires aux questions de sécurité. Tout un programme.

Le plan de sécurité de Bagdad, une opération baptisée « Imposer la loi », est l’une des premières manifestations de cette nouvelle doctrine. L’objectif est double : contenir une insurrection sunnite toujours aussi forte, mais aussi contrer les milices chiites, qui menacent de précipiter le pays dans la guerre civile. Ce plan implique d’importants renforts : 5 brigades de combat, dont l’envoi a été décidé par le président Bush, contre les recommandations du rapport Baker-Hamilton. Mais, sur le terrain, les militaires ne s’en plaignent évidemment pas. « Les renforts nous ont permis d’avoir une présence bien plus importante dans la population , assure le lieutenant-colonel Steven Miska. Ça nous a permis de densifier notre présence. » D’ailleurs, l’officier essaie de consacrer le maximum de temps à son activité principale, « siroter du thé avec les chefs locaux » . C’est en effet avec les cheikhs de son quartier que le colonel compte interrompre les tueries interconfessionnelles.

Les moyens utilisés par Miska sont répertoriés en quelques sigles désormais érigés en planches de salut. Parmi eux, les JSS ( joint security stations ), sortes de commissariats qui réunissent les forces de sécurité irakiennes et l’armée américaine. Ou les COP ( combat outposts ), avant-postes érigés dans les quartiers, afin d’avoir une présence au plus près des habitants. L’armée compte aussi beaucoup sur les renseignements obtenus grâce à une ligne de téléphone spéciale, que les habitants peuvent appeler pour dénoncer les terroristes. « Sur cette hot line, nous prenons les informations de façon anonyme , explique le capitaine N. K., du renseignement militaire américain, qui tient à garder son anonymat. Bien sûr, nous devons faire très attention aux renseignements que nous recevons. Il y a régulièrement des tentatives pour nous intoxiquer. Le plus gros du boulot de contre-insurrection, c’est du boulot de détective. C’est très loin de la guerre traditionnelle qu’on est habitués à faire ! Une grande partie de notre commandement raisonnait comme au temps de la guerre froide. Les jeunes officiers ont mis du temps pour reprendre les choses en main… »

L’armée américaine donne l’impression de vouloir sortir d’années d’incurie et d’arrogance pour, enfin, tirer les leçons de ses erreurs. « Il y a eu un paquet de décisions stupides qui ont créé le Bagdad dont on a hérité », admet sans ambages le lieutenant-colonel Miska. Parmi elles, la confiance sans limites placée dans les forces de sécurité irakiennes. Notamment la police, « profondément infiltrée par les milices » , selon Miska. Le comportement des officiers de police s’apparente de plus en plus à celui de seigneurs de guerre, utilisant leurs hommes pour mener des raids communautaires. Les forces spéciales du ministère de l’Intérieur, armées et équipées à grands frais par le Pentagone, sont particulièrement visées par les enquêtes. Quant à la « brigade des loups », unité d’élite de la police qui avait basculé dans le pur règlement de comptes antisunnite, elle a été dissoute. Le millier d’hommes qu’elle comptait ont été - officiellement - « renvoyés en formation » , et certains de ses officiers arrêtés.

Aujourd’hui encore, un sunnite ne peut pas imaginer franchir un check-point tenu par des policiers à l’entrée d’un quartier chiite. Il y serait arrêté, et sans doute ensuite abattu. L’armée américaine préfère se voiler la face et attribuer ces incidents à de faux policiers qui montent de faux barrages. « Les uniformes de la police sont renouvelés très régulièrement, presque chaque année, pour éviter les usurpations , souligne le major Stetson, chargé à Camp Justice de la coopération avec les forces de sécurité irakiennes. De même, les logos et les inscriptions sur les voitures de police sont régulièrement changés. Nous sommes en train de mettre en place une nouvelle charte visuelle afin d’écarter de la circulation un certain nombre de voitures de police volées ou contrefaites. Quant aux check-points , ils ont tous désormais un panneau bien visible, avec un graphisme difficile à imiter et un numéro de série. Un check-point illégal tenu par des miliciens doit tout de suite être repéré. Et, autant que possible, nous mélangeons sur les check-points des policiers et des soldats irakiens, parce que c’est plus difficile pour une milice d’infiltrer deux unités à la fois. »

Entre Beyrouth et Mogadiscio

Trois fois par semaine, les deux commandants de la base américaine retrouvent, dans un avant-poste, les deux officiers de l’armée irakienne responsables du secteur. Parmi eux, le colonel Falah. Il a, le jour où nous le rencontrons, les larmes aux yeux. L’un de ses officiers les plus chers a été blessé la veille au soir. Sa voiture a sauté sur une mine télécommandée. Il a eu les deux jambes déchiquetées. Le major Burton, affligé, le console. « Il a été transporté dans une de nos structures médicales. On est en train de le stabiliser. Dès que ce sera possible, on le mettra dans un avion pour l’Allemagne, où il sera opéré. »

Puis la réunion commence. Trois capitaines américains, officiers de renseignement militaire attachés à la 1re division d’infanterie, présentent sur grand écran un point de la situation. Une longue litanie d’attaques, de bombes et d’échanges de tirs. Ils soumettent ensuite à leurs partenaires irakiens une liste d’objectifs. Ce jour-ci, un important responsable local du mouvement du chef chiite Moqtada al-Sadr est dans le collimateur. Il a été décidé de l’arrêter. Puis ce sont les colonels irakiens qui font leurs comptes rendus. Pour Kadhamiya, le colonel Falah est plutôt satisfait de la situation. Mais il pointe du doigt des luttes croissantes entre clans chiites rivaux.

Le major Burton fait la moue. La semaine précédente, une patrouille de nuit a été attaquée dans ce quartier. Deux GI’s ont été tués dans les échanges de tirs les plus intenses que Kadhamiya ait connus depuis des mois. A la suite de cet incident, les députés proches de Moqtada al-Sadr ont obtenu du Parlement irakien que les troupes américaines ne puissent plus s’approcher à moins de 1 000 mètres du mausolée de l’imam Kadhem, un lieu saint chiite de Bagdad particulièrement vénéré. Une décision inacceptable pour le major Burton. « Cela reviendrait à créer un refuge pour les extrémistes ! Notre état-major fait pression sur le cabinet de Maliki pour qu’il dénonce cette mesure. » Mais, dans le quartier, les portraits géants de l’imam chiite ou les graffitis à sa gloire trahissent les allégeances de beaucoup d’habitants.

Le colonel Ghassan, chargé du quartier voisin de Mansour, jadis l’un des plus bourgeois du Bagdad sunnite, soupire. « La situation est presque désespérée , dit-il. Mais la plupart des insurgés ont maintenant quitté Mansour pour partir vers Amariya » , plus à l’ouest. Les insurgés sont mobiles. Ils renouvellent sans cesse leurs pratiques, forçant l’armée américaine à toujours réagir. « A Adhamiya, il y a un sniper qui nous donne pas mal de fil à retordre , raconte le lieutenant-colonel Miska. Et à Ramadi, un groupe d’insurgés avait une scie à béton. Ils découpaient un carré de chaussée dans une route, creusaient dans le sol, remplissaient le trou d’explosifs, puis remettaient tout en place. Ça leur prenait juste dix minutes, et la mine était presque invisible ! »

En sortant de cette réunion pour rentrer à Camp Justice, on traverse les deux quartiers. La différence est frappante. La zone sunnite est ravagée. Ce qui était, il y a encore seulement deux ans, de larges artères commerçantes ressemble à un champ de bataille. Quelque chose entre Beyrouth et Mogadiscio. Rues désertes. Chaussées percées par les explosions et arrachées par les chenilles des tanks. Tous les commerces sont fermés, vitrines éclatées, rideaux de fer éventrés. Pas une façade sans impacts de rafales. Les ordures brûlent lentement aux carrefours. Les rares personnes qui habitent encore ici vivent emmurées, dans des rues secondaires fermées par des barricades de fortune pour se protéger des raids des escadrons de la mort. Les murets qui entourent les maisons sont surmontés de barbelés et de tessons de verre.

Protégée par des barrages, Kadhamiya la chiite prospère, elle, autant que possible. Payés par les fonds de reconstruction, des employés en tenue orange balaient les trottoirs et ramassent les ordures. Les commerces sont ouverts. Sur les trottoirs, devant les cafés, les clients se pressent en terrasse pour boire un thé et fumer un narguilé à l’ombre d’acacias. C’est ici que le plan de sécurité produit le mieux ses effets. Mais, dans Bagdad, petit à petit, des frontières se sont dressées entre les quartiers et les communautés. Personne ne peut prédire quand elles tomberont. Les GI’s empêtrés dans cette guerre sans issue continuent leur mission de Sisyphe. Avec application mais sans illusions.

 

(Encadré)

Miser sur les tribus

Dans la province d’Al-Anbar, bastion de l’insurrection sunnite, le corps des marines a trouvé un moyen pour combattre la guérilla : mener la lutte par procuration en finançant une coalition de tribus. « Par candeur, nous avons fait une erreur dans les premières années : ne pas porter assez d’attention à ces éléments très importants de la société irakienne » , admet le général David Petraeus, commandant en chef américain en Irak, au sujet des cheikhs sunnites. Formée à l’automne 2006, cette coalition de tribus porte le nom poétique de Réveil d’Al-Anbar, et elle fait la fierté des marines. En tout, elle compte 15 000 hommes, qui portent des uniformes sommaires de l’armée irakienne, mais restent regroupés par tribus.

L’instauration de ce Réveil d’Al-Anbar a permis, selon Petraeus, « des progrès à couper le souffle » dans cette région qu’un général des marines disait encore à l’automne « perdue » pour l’armée américaine. Surtout, dit-il, elle aurait contribué à diviser encore le camp sunnite, selon un clivage pro et anti-américain désormais consommé. D’autant qu’au sein même de la guérilla sunnite une autre scission est apparue. Quatre groupes insurgés, dont l’Armée islamique en Irak, ont constitué un Front du djihad et de la concorde, afin de lutter contre l’Etat islamique en Irak, coalition proche d’Al-Qaeda. Sur des affiches placardées dans les rues de Fallouja, le Front annonce qu’il réserve ses attaques « à l’ennemi et à ses agents, et non pas aux civils innocents » . Ces divisions de la communauté sunnite facilitent, certes à court terme, la tâche de l’armée américaine. Mais elles produisent encore plus de factions armées et, au final, davantage de violences.

N.H.

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