Here is my last report from Somalia. You may find the original on Le Point website.
My friend Mohamed Ibrahim reported for me from the areas of Mogadishu that are “no go zones” for Western reporters.
I have a couple of stories in Somalia that I would like to tell. I bet you will see me back there quite soon
Au coeur du chaos somalien
Calamité. La guerre civile fait rage à Mogadiscio. Et l’Union africaine est impuissante.
Nicolas Hénin et Mohamed Ibrahim
Le marché de Bakara ne connaît plus la foule des grands jours. Dédale de ruelles autrefois encombrées d’étals, de carrioles tirées par des ânes et de camionnettes débordant de cartons, ce bazar était le poumon de Mogadiscio. C’est, désormais, l’épicentre des combats qui font rage entre les « soldats » du gouvernement fédéral de transition (TFG)-en fait, un assortiment de miliciens dépareillés-et les insurgés de l’opposition, membres du parti Hizbul Islam, à forte composante clanique, ou jeunes djihadistes du mouvement Chabaab.
Pourtant, au début de l’année, la Somalie semblait avoir une chance de tourner la page de dix-huit ans de guerre civile. Cheikh Charif Cheikh Ahmed, considéré comme un modéré par la communauté internationale depuis qu’il s’est allié à l’Ethiopie, était élu président. Un nouveau gouvernement était nommé, avec, au programme, un processus de paix et de réconciliation. Las, cheikh Hassan Dahir Aweys, ancien associé du président Charif mais resté fidèle à l’Erythrée, a pris la tête d’une insurrection, ralliant une bonne partie des membres de son clan, les Hawye, et le mouvement djihadiste Chabaab.
Et, aujourd’hui, dans les ruelles encombrées de gravats et de détritus du marché de Bakara, les deux camps se toisent. Se chassent. S’épient. Et se combattent furieusement. Rafales d’armes de tous calibres et de toutes origines, accumulées au fil des années de guerre. Echange d’obus de mortier, dont les tirs sont responsables de la plupart des destructions et des victimes civiles. Et, côté insurgés, utilisation de moyens terroristes inspirés de ceux mis en oeuvre en Irak et en Afghanistan : voitures piégées, kamikazes bardés de ceintures d’explosifs, enlèvements et assassinats. Et si, dans le marché de Bakara, les magasins d’armes ont fermé, ce serait plutôt faute de demande. Ici, tout le monde a une arme. Les moins riches, un kalachnikov. Les autres, un pistolet. Discrètes, les armes de poing sont très appréciées des hommes d’affaires pour se protéger, des Chabaab pour se fondre, armés, dans la population. Et tuer quand ils le souhaitent.
Mogadiscio est désormais divisée en deux. Au sud-ouest, une maigre bande côtière de 3 ou 4 kilomètres est sous le contrôle des forces du TFG et de la Mission de l’Union africaine (Amisom), venues périlleusement préserver une paix qui n’existe que sur le papier. C’est dans cette zone que se trouvent les infrastructures essentielles du fragile Etat : le port, l’aéroport et la Villa Somalia, un complexe de bâtiments qui abrite notamment le président et le Premier ministre, et qui ressemblerait à la « zone verte » de Bagdad si elle n’était à portée de lance-roquettes des insurgés. Le reste de la ville, au nord, comme presque l’ensemble du pays, est contrôlé par les rebelles. Ou, pire, par personne.
Le drame de la Somalie d’aujourd’hui, c’est que chaque camp a juste assez de forces pour empêcher l’autre de l’emporter, mais n’est pas en mesure d’imposer son autorité. Dans cette compétition entre acteurs faibles, manquant de soutien populaire, de consensus clanique, d’organisation militaire, le chaos ne peut que perdurer.
Et, malgré toute sa bonne volonté, ce n’est pas la force africaine de maintien de la paix qui permettra de trancher le noeud gordien. En sous-effectif (4 300 soldats au lieu des 8 000 prévus initialement), mal équipée, l’Amisom est trop occupée à se protéger elle-même pour exercer une pression quelconque sur les insurgés. D’autant que son mandat est bancal, prévoyant un soutien « aux institutions » et non « au gouvernement », afin de ne pas apparaître comme partisane. Elle a des règles d’engagement très restrictives, ne pouvant théoriquement ouvrir le feu qu’en cas de légitime défense. Malgré tout, avec leurs tanks, les soldats ougandais et burundais qui circulent en ville ont un certain pouvoir dissuasif. « Si l’on abandonne nos positions, les insurgés seront victorieux le jour même », admet l’un de ses commandants, le major ougandais Joav Ndahura.
Les soldats de l’Amisom ne s’aventurent pas à pied dans la ville. Ils limitent leurs déplacements au strict minimum, dans des convois mobilisant chaque fois au moins cinq véhicules blindés, et s’interdisent les sorties après 16 heures. Lorsqu’elles circulent dans les rues défoncées de la ville, les colonnes blanches frappées du sigle « AU » bousculent tout le monde sur leur passage. Pas question de s’attarder, de courir le risque de sauter sur une mine ou qu’un mitrailleur dans sa tourelle vienne s’offrir en cible à un tireur embusqué.
De toute façon, les officiels de l’Union africaine sont tout à fait conscients que la solution ne viendra pas d’eux. « Lors de l’opération “Restore Hope”, en 1993, les Nations unies avaient 35 000 hommes bien équipés et ces derniers n’ont pas réussi à l’emporter », juge Nicolas Bwakira, émissaire spécial de l’Union africaine pour la Somalie. Comprendre : on pourra toujours envoyer sur le terrain les effectifs qu’on voudra, seul un compromis politique entre Somaliens permettra de mettre un terme au conflit.
« Nous sommes ici pour garder la paix alors qu’il n’y a aucune paix à garder ! Nous devons d’abord l’instaurer, cette paix, mais ce n’est plus tout à fait du boulot de gardien de l’ordre prévu par notre mandat ! » renchérit le général ougandais Francis Okello, commandant l’Amisom. L’officier reconnaît à son ennemi quatre atouts essentiels : « La mobilité, la terreur, les finances et la propagande. Il a pour lui la vitesse. Il peut mener plusieurs attaques en un temps réduit, ce qui donne l’impression qu’il est partout.»
Kalachnikovs et Youtube
Lorsque nous retrouvons le major Berigye Ba-Hoku, porte-parole de l’Amisom, il est pendu à son téléphone. Rien d’anormal, dira-t-on, c’est sa fonction. Sauf que la plupart des appels qu’il reçoit n’émanent pas de journalistes venus aux nouvelles. Mais de Chabaab. Des insurgés qui le harcèlent pour l’agonir d’injures, dans un anglais approximatif. « Des menaces ? J’en reçois des centaines par jour. Ils ont donné mon numéro de portable à tous leurs partisans. » Le major met le haut-parleur : « Je suis Chabaab et vous allez mourir, sales envahisseurs ougandais. » Nouvel appel. Le major commence à raisonner son interlocuteur. Puis il s’énerve et lance à l’insurgé : « Ta soeur, je la baise ! » Exaspéré, l’officier finit par raccrocher. Mais un bip lui annonce l’arrivée d’un SMS lapidaire : « T’es un pédé. » Car la guerre en Somalie ne se joue pas que dans les échanges de tirs et la conquête de quartiers. Action psychologique et propagande sont aussi un terrain d’affrontement majeur, et les insurgés ne sont pas en reste. Les Chabaab disposent de leur site Internet, plein des récits de leurs faits d’armes. Ils utilisent aussi bien Facebook que YouTube. Et, surtout, ils sont pratiquement les seuls à parler aux médias somaliens. « Vous avez dans ce pays trois chaînes de télé privées, des dizaines de radios et près de 300 sites Internet , explique l’envoyé spécial de l’Onu, le diplomate mauritanien Ahmedou Ould-Abdallah. C’est sur ce terrain qu’il faut répondre à la propagande des insurgés ! »
Dans les médias, les deux camps s’accusent de massacres. « Les Chabaab tirent régulièrement au mortier sur le marché de Bakara , explique le major Berigye Ba-Hoku. Après, ils disent que ces obus viennent de nos positions et qu’on assassine la population. » Pourtant, il n’y a pas que les Chabaab qui accusent la force africaine de tirer un peu au hasard sur les quartiers résidentiels, causant de nombreuses victimes civiles.
Imbroglio à l’ONU
L’ONG américaine Human Rights Watch a publié plusieurs rapports très sévères sur les règles d’engagement et le comportement des soldats de l’Amisom. Pourtant, les habitants de Mogadiscio n’en doutent pas : c’est avant tout l’Amisom et personne d’autre qui déclenche des tirs sur leurs habitations. Quelle que soit la vérité, dans cette guerre de propagande, l’effet est là, dévastateur : l’Amisom s’est aliéné une partie de l’opinion publique. Et elle n’est pas la seule : lors de la contre-offensive des troupes gouvernementales, certains soldats se sont comportés en soudards, se livrant au pillage dans les zones reconquises. Commentaire d’un habitant du quartier de Bakara : « Les Chabaab nous terrorisent mais, eux, au moins, ils sont honnêtes. »
L’administration américaine, encore traumatisée par l’expérience de son intervention en Somalie, voit dans l’Amisom un instrument pratique. Elle en est l’un des principaux contributeurs, fournissant notamment les moyens de communications radio et l’ensemble des cartes et images aériennes utilisées par les soldats africains. Le Pentagone continue de considérer la Somalie comme l’une des principales menaces pour la sécurité nationale américaine. L’apparition sur Internet d’une vidéo montrant un Chabaab blanc, un converti venu des Etats-Unis ayant adopté le nom de guerre d’Abou Mansour al-Amriki, qui fait le coup de feu aux côtés des insurgés somalien a encore renforcé ces craintes. Chaque nuit, un C-130 de l’US Air force dessine de longs cercles dans le ciel noir de Mogadiscio. « Nous échangeons les renseignements avec leur base de Djibouti », confirme le général Katumba Wamala, chef d’état-major de l’armée de terre ougandaise.
Loin de Mogadiscio, dans les couloirs feutrés de l’Onu, à New York, se mène une autre bataille : celle pour le retour des Nations unies en Somalie et le transfert de la Mission de l’Union africaine sous la responsabilité du Conseil de sécurité. Beaucoup ne veulent pas en entendre parler. Mais l’Union africaine compte bien, selon l’expression de Nicolas Bwakira, « changer la couleur du casque de [ses] soldats ». L’objectif est, aussi, de porter les effectifs de la mission à 20 000 hommes. Cela signerait un retour en force de la communauté internationale dans l’imbroglio somalien. Une démarche à haut risque.
Dix-huit ans sans Etat
1959 les colonies italienne et britannique de la Corne de l’Afrique sont réunies pour former une Somalie indépendante.
1991 chute du dictateur Siyad Barre. Disparition de l’Etat central.
1992 intervention des Nations unies pour rétablir l’ordre et lutter contre la famine. Opération « Restore Hope ».
1993 affrontement entre les troupes américaines sous mandat de l’Onu et des miliciens.
1995 la mission onusienne se retire.
2006 pendant six mois, un régime islamiste restaure la paix. Il est renversé par une intervention éthiopienne.
2009 cheikh Charif Cheikh Ahmed est élu président. Gouvernement de réconciliation.
L’Amisom
Créée en janvier 2007, cette force est l’une des missions les plus ambitieuses de l’Union africaine. Configurée à l’origine pour 8 000 soldats, elle n’en compte que 4 300, venus d’Ouganda et du Burundi. Elle devait être relevée après six mois par une mission des Nations unies, mais le terrain somalien est trop instable pour que l’Onu accepte de s’y engager directement. Fin avril, une conférence de donateurs réunis à Bruxelles a récolté des promesses de dons qui devraient permettre de financer enfin la montée en puissance de l’Amisom.
La piraterie, un business comme un autre
Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas toute la Somalie qui sert de repaires aux pirates. Les flibustiers de l’océan Indien ont presque tous leur base dans la région semi-autonome du Puntland, au nord-est. La faillite de l’Etat somalien n’en est pas la seule raison. Les autorités du Puntland, pourtant soutenues par la communauté internationale, sont soupçonnées d’avoir relancé la piraterie et continuent de tirer des bénéfices des captures de bateaux. Pour se justifier, les pirates disent répondre au double fléau qui les a frappés. Anciens pêcheurs, ils souffrent des prises massives opérées au large par des bateaux étrangers, qui épuisent la ressource halieutique. Et ils sont aussi victimes de la pollution des eaux littorales, après que des sociétés européennes y ont largué des déchets toxiques. Enfin, la piraterie a longtemps aussi été utilisée comme un péage. Alors que le principal port du pays se trouve à Mogadiscio et que presque toutes les marchandises y transitent, capturer des bateaux qui s’y rendent est un moyen comme un autre pour les clans du nord du pays de faire payer à ceux du sud un droit de passage.
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