New! I review on this page my recent readings -in French or English.
Nouvelle rubrique sur mon blog, des fiches de lectures. C’est ici, en français ou en anglais.
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Sunnites chiites, pourquoi ils s’entretuent,
par Martine Gozlan, au Seuil

L’avantage d’un livre vite écrit, c’est qu’il est vite lu. Environ deux heures trente, en ce qui me concerne, pour avaler les 174 pages de l’essai de Martine Gozlan –et encore, en prenant des notes.
Ce livre est d’autant plus décevant que la question qu’il pose est cruciale. Ben oui, d’ailleurs, pourquoi s’entretuent-ils, ces chiites et ces sunnites ? Il faudra attendre un autre ouvrage pour avoir la réponse.
Martine Gozlan est pleine de bonnes intentions. Elle se plaît à peindre un islam modéré qui serait assailli par les intégristes et fanatiques de tout poil. Mais malheureusement, au fil des pages, il n’est guère question que de « talibans », de « radicaux », d’« ultraconservateurs », de « salafistes »… Ses racourcis insultent des peuples entiers : « Le royaume saoudien, incarnation de l’immobilisme islamo-fasciste,… » Et finalement montrent une bien piètre image de l’islam dont elle veut pourtant vanter une version light, mais imaginaire. Lorsqu’elle écrit « chiisme et sunnisme ne produisent plus que des pulsions de mort », on ne peut que comprendre que c’est l’islam tout entier qui est mortifère.
Partisane déclarée d’un « chiisme laïc » (largement fantasmé, commes les ambitions américaines sur un Iyad Allaoui qui n’a pourtant rien d’exemplaire), elle en vient juste à regretter que ces chiites conservent trop de leur identité. D’où la phrase hallucinante : « Amoureux de Fatima, (l’imam) Ali n’en est pas moins un Arabe et un musulman tenté par la polygamie que Mahomet a rendue islamiquement correcte. »
Ce qui est plus grave, c’est que Martine Gozlan tombe précisément dans le piège du communautarisme qu’elle prétend dénoncer. Pour elle, l’islam semble condamné à la guerre civile, dont le schisme originel lui aurait innoculé le virus.
Passons sur les erreurs factuelles (Saddam Hussein natif d’Al-Anbar, le mausolée d’Hussein à Kerbala rasé en 1991 par Saddam Hussein… et reconstruit par le même! –et j’en passe), les imprécisions orientées (les alévis turcs sont pour elle des chiites), les déclarations à l’emporte-pièce que ne renieraient pas les bushistes (le « bouton nucléraire (…) du guide de la révolution iranienne ») et les concepts fumeux (néosunnisme, antichiisme, …).
Bref, un livre à oublier.
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Un Candide en Terre sainte,
par Régis Debray, chez Gallimard

Il y a quelque chose de jubilatoire à lire la prose de Debray sur son voyage en Orient. Iconoclastes, le style, les images utilisées, les parallèles établis, son usage de l’antithèse pour ramener dos à dos les idées et les gens.
Pour moi, le plaisir était d’autant plus grand que j’avais emporté ce livre comme lecture de chevet pour un reportage en Irak. Bel endroit, en fait, que le pays de Babylone, pour revenir sur ce Babel qui déchire, sur un confetti, les hommes du Livre.
Debray part des Evangiles pour dresser un tableau de la coéxistence des trois religions du Livre aujourd’hui au Moyen-orient. En quelque sorte, il s’agit de la version littéraire du rapport que lui avait commandé Jacques Chirac, et dont Debray reconnaît qu’il n’a pu lui livrer à temps.
Ce que l’on appréciera chez ce candide, c’est son refus de la niaiserie. Alors que chacun parle de dialogue des cultures et prétend prêcher la paix, Debray, lui, prend acte des profonds clivages qui fracturent le Moyen-orient –et qui par conséquent menacent le monde d’une confrontation majeure. Il pourfend l’hypocrisie des faiseurs de paix professionnels, abonnés aux conférences et refusant de voir les conditions essentielles à la paix –et le refus de tous les acteurs puissants en présence d’établir ces conditions.
Beaucoup de religion, donc, mais pas d’angélisme ni de concessions. « La Méditerranée ressemble à un bidet plein à ras bord dont les riverains cherchent à tâtons la bonde, pour lui donner meilleures odeur et figure. » Voici qui pourrait figurer en épitaphe du projet d’Union méditerranéenne de Nicolas Sarkozy.
Brillante analyse, aussi, p. 208 sqq., de l’impact d’internet sur les sociétés musulmanes. Pourquoi se borne-t-on toujours à fantasmer sur les sites djihadistes ? Internet a le même potentiel que le catactère d’imprimerie de Gütemberg. Il libère la circulation des idées, les rendant plus libres, beaucoup moins chères, mais aussi beaucoup plus volatiles.
Ce candide en terre sainte, c’est aussi un profane au pays des mystiques. Une lecture laïque des livres saints. Une vision humaine et politique de phénomènes religieux qui dépassent et l’homme et la politique.
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American chaos,
par Serge Michel, photos de Paolo Woods, au Seuil

D’habitude, je n’aime pas les livres de journalistes. Des récits conjugués au « moi je » pour reporters en manque de reconnaissance.
Mais American chaos, c’est tout autre chose. Un carnet de route qui prend le temps de s’arrêter aux petits détails que les journalistes omettent souvent, mais qui mis bout à bout permettent de saisir les enjeux. Sorti en 2004, j’avais depuis longtemps déjà l’envie de le lire. J’ai fini par me plonger dedans. Et là, quel délice!
Serge Michel raconte des histoires. Des petites histoires, qui pourraient paraître insignifiantes, mais qui résument avec une pertinence incroyable les problèmes posés par la « guerre contre le terrorisme », dans les pays sur lesquels elle s’est abattue : accroissement des tensions communautaires, encouragement de la corruption, destruction des structures publiques et pillage institutionnalisé, warlordisation, tout cela dans un bain de violence. L’aveuglement des forces d’occupation est illustrées par quelques exemples croustillants.
Souvent, les journalistes ont deux défauts : ou bien ils dissertent savamment sur de grandes idées, exposent leur Weltanschauung et méprisent le terrain sur lequel ils travaillent (c’est le principal des maux qui frappent les rédactions encore dotées d’un « service diplomatique »). Ou bien ils se fascinent pour l’anecdote, collectionnent les historiettes, se perdent dans les détails. Leur reportage est alors plein de couleurs, de personnages, de petites actions. C’est un beau papier, mais qui n’aide pas à la compréhension.
La force de Serge Michel, c’est qu’avec un style brillant et énormément d’humour, il nous raconte des petites histoires de petites gens. Mais aucune de ces histoires n’est superficielles. Elles sont toutes pleines de sens. Elles contribuent d’un grand récit, qui vaut toutes les analyses branlantes des confrères en fauteuils. Ce bouquin est un modèle de reportage.
Impossible de présenter ce livre sans saluer également l’excellent travail de Paolo Woods, qui a fait le choix à contre-courant de promener ses 6×6 sur ces lignes de front pour nous servir du noir et blanc. Images carrées et contrastées. Beau boulot!
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L’islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005,
par Thomas Deltombe, à La Découverte

Qui sont ces musulmans que nous voyons à la télé ? Pas tout à fait les musulmans réels, mais plutôt des musulmans imaginaires, le produit de nos rêves ou de nos fantasmes, en tous cas de nos clichés. Ceux que l’on aimerait avoir, soit comme voisins, lorsqu’il s’agit d’immigration, soit comme ennemis, dès que l’on parle du terrorisme.
Ce livre, réécrit à partir d’une thèse universitaire, est bien peu académique. Il ne se contente pas de dresser une revue de presse de trente ans de traitement médiatique de l’islam et des musulmans en France, mais il avance, presque parfois sur le ton du journalisme d’investigation, un certain nombre de théories sur la façon dont on a créé une certaine image de cette religion et de ses adeptes.
D’abord pour justifier une politique migratoire. Le musulman, le travailleur immigré, le maghrébin, tous ces concepts qui se confondent dans les années 1970 et 80, alors que les grandes grèves de chez Renault sont déjà –faussement- attribuées à des mouvements islamiques radicaux.
Ensuite, progressivement, le traitement de l’islam viendra appuyer une certaine arrogance raciste, conforter le refus de considérer le passé colonial de la France, puis finalement justifier une politique sécuritaire qui a besoin d’une crainte populaire pour être acceptée.
A force d’affaires de voiles sans cesse rabachées, de dichotomies arbitraires (le bon musulman modéré qui s’intègre, le mauvais qui va à la mosquée et refuse obstinément de boire de l’alcool), un adage dangereux s’installe : qui vole un œuf vole un bœuf, et qui croit dans le coran finira par poser des bombes.
Dans le paysage médiatique, il y a les escrocs affirmés, les Sifaoui et leurs histoires bidonnées, et puis il y a tous les autres. Ceux qui se laissent aller à ce qui fait le plus de mal à notre profession : la pente dangereuse et facile des clichés. Qu’il est confortable de suivre le discours ambiant sur la guerre civile algérienne, plutôt que d’écouter ceux (certes barbus, mais est-ce une raison pour les clouer au silence ?) qui cherchaient à nous raconter ce qui se passait?
Vrai travail d’enquête, avec révélations à la clé, le rôle de Charles Pasqua et sa compromission avec les services de sécurité algérien, lors de la guerre civile. Faute de trouver des vrais réseaux terroristes, l’ancien ministre de l’Intérieur n’a pas hésité à en fabriquer. Ou à faire enlever des diplomates français en poste à Alger, pour s’assurer le soutien de l’opinion publique contre les « fous de Dieu ».
Bouquin salutaire, qui mériterait d’être porté à l’écran, et surtout qui mérite qu’on le diffuse et fasse connaître.
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Le chaos irakien, dix clés pour comprendre,
par Fanny Lafourcade à La Découverte
Un bon petit bouquin, qui prend un peu de recul par rapport à l’actualité répétitive en provenance d’Irak. Et du recul, il en faut: à la fin des années 1980, les Irakiens avaient le niveau de richesse et de développement des Espagnols. Ils rivalisent aujourd’hui avec les Afghans! La traditionnelle question du « comment en est-on arrivé là ? » apporte aussi beaucoup de réponses aux causes profondes de la violence. Et on ne peut prétendre parler de ce pays sans reprendre, comme le fait ce livre, la chronique de cette déchéance implacable.
‘Le Chaos irakien’ trouve sa place dans la logique de l’excellente collection « Dix clés pour comprendre », qui traite de sujets complexes et souvent anticonformistes, avec un vrai souci de vulgarisation de qualité.
Dans ce récit, on appréciera en particulier la place accordé au facteur humain, et aux considérations humanitaires, qui sont une clé du problème. La destruction de l’Etat et de la société irakiens durant la décennie 1990 est une donnée majeure du problème irakien aujourd’hui. Une donnée qui ne peut pas être écartée aussi facilement qu’aimerait le faire la communauté internationale – et pour cause : elle en est responsable !
On regrettera toutefois la part accordé au compte-rendu, au récit chronologique et au simple rappel des faits, au détriment de l’analyse originale. Un regret renforcé par le fait que les ébauches d’analyses sont les bonnes. L’auteur était sur la bonne piste. Pourquoi n’a-t-il pas poussé son raisonnement ?
On apprécie la justesse de certains résumés. Difficile d’être plus concis, plus efficace et plus juste, pour expliquer les conséquences régionales de l’invasion irakienne que cette page 73, qui résume tous les enjeux pour les pays voisins.
Une petite légèreté, en revanche, page 79. Une note de bas de page annonce tout de go « les liens de l’Iran avec Ansar As Sunna sont connus. » A ma connaissance, non. Ils restent à démontrer. Et si l’auteur en a une preuve, elle mérite bien davantage qu’une note de bas de page !
Enfin, on regrette que le dernier chapitre, « Comment sortir du chaos ? », ne tienne pas ses promesses. La seule réponse, l’inclusion de tous les Irakiens dans le jeu politique, ne se trouve qu’en conclusion. Résultat, face au manque d’alternatives présentées, on finit la lecture de ce livre avec le sentiment très sombre que la poursuite de l’enfer en Irak est inéluctable. Dommage.
