Here is my last story from Iraq, on the Iraq-Iran border.
It’s mostly about the Iranian influence in Iraq (greater than ever, thanks to… the US ousting of Saddam!). It’s not very political. I don’t review in this story the speculations about a war. I rather try to dig on the case of a war. Is Iran playing a dirty game in Iraq? How reliable are the US charges accusing Iran of providing sophisticated weapons to Iraqi insurgents? The answer is not a clear yes or no. Actually, depending on the people I interviewed, I got quite different reactions…
I was embedded with a US transition team, working with the Iraqi Department of border enforcement. I had also the support of a senior US diplomat in Baghdad (I can’t release his name or position). The story was published in Le Point.
I edited a TV version of this story, for the French Canal+ channel. To be broadcast Sunday 6th, Jan. 08, just after noon.
For the French speakers, enjoy your reading!
Iran-Etats-Unis :
drôle de guerre en Irak
15/11/2007 - Nicolas Hénin - © Le Point - N°1835
A la frontière entre l’Iran et l’Irak, les soldats américains surveillent un désert des Tartares. Mais à Bagdad les GI ne cessent d’accuser Téhéran d’être à l’origine de leurs déboires. Reportage.
C’est un paysage de désolation. Quelques bourrelets minéraux, des dunes, des caillasses, et surtout la poussière. Une poussière fine que le vent soulève et que l’on respire avec l’air chaud. Les oueds secs veinent le paysage et font concurrence aux tranchées, perdues sous les barbelés rouillés. Vieilles de vingt ans, les cicatrices de la guerre que l’Iran et l’Irak se sont livrée sont encore partout. Ces collines ont un jour ressemblé à un Verdun aride. Mais, aujourd’hui, entassés dans leur pick-up bringuebalant, les gardes-frontière irakiens ne regardent pas avec la même crainte le grand voisin iranien. Le conducteur zigzague entre les cratères d’obus et les centaines de mamelons qui abritaient les tanks de Saddam Hussein.
Les gardes rejoignent leur poste d’observation. Un bien curieux édifice, construit en béton selon un plan hexagonal qui semble droit sorti du Moyen Age, avec double fortification, douve et donjon. Du haut du fort, on aperçoit les lignes de défense iraniennes. Plus modernes, elles ressemblent à des tours de contrôle d’aéroport qui se seraient égarées sur les sommets. « Parfois, on passe des heures à s’observer à la jumelle », raconte un garde irakien, comme s’il ne s’agissait pour lui que de tuer le temps. Quelques centaines de mètres seulement les séparent. Mais personne ne se hasarde à les franchir. Cette frontière n’est qu’un tapis de mines.
Nous sommes dans la province de Diyala, sur la route directe qui mène de Bagdad à Téhéran. Ici, le contrôle a été délégué aux peshmergas , les combattants kurdes. C’est donc un ancien guérillero kurde, le colonel Hassan, qui commande ce fortin. Il entretient des relations cordiales avec l’autre côté de la frontière, où vit une importante minorité kurde, mais il voue au régime de Téhéran une sombre hostilité. Dans cette région, la frontière n’a pas tellement de sens. Les familles vivent de part et d’autre de la ligne, qu’elles croisent sans cesse. Les gens d’ici se soucient peu de leur nationalité iranienne ou irakienne. C’est leur identité kurde qui prime.
Le colonel tient à nous conduire dans une pièce à l’écart, fermée par quatre gros cadenas. Son armurerie. Posés à même le sol, une mitrailleuse lourde Douchka qui semble avoir vu la Seconde Guerre mondiale, quelques RPK et une dizaine du réglementaire kalachnikov. « Regardez , larmoie-t-il, nous n’avons presque pas d’armes. J’ai honte de vous montrer ça. Si jamais les Iraniens savaient que nous sommes si peu armés, ils lanceraient sûrement une attaque contre nous ! »
A l’état-major des gardes-frontière de la province, dans la ville de Khanaqin, le général Nazim nous reçoit dans son bureau. Lui aussi se plaint de la fragilité de la frontière. « Je suis chargé d’une portion de 200 kilomètres, protégée par 33 fortins. Il y a parfois des trous de 10 kilomètres dans lesquels les gens peuvent passer. » Comme tous les officiers irakiens, il ne manque pas une occasion de demander plus de moyens dès qu’il rencontre un homologue américain. Ancien chef peshmerga, le général Nazim se targue d’être l’Irakien qui a reçu le plus de décorations américaines. Pas peu fier, il a même édité un livre de photos de ses rencontres avec les officiels US. Dans son bureau ce jour-là, le lieutenant-colonel Ron Ward, en tournée. L’officier américain cultive une ressemblance lointaine avec Clint Eastwood. Il est, à 50 ans, un jeune retraité des forces spéciales, vétéran d’Amérique latine. Et son jugement est catégorique : « En dix mois de présence, je n’ai jamais vu aucune activité ennemie de la part des Iraniens sur cette frontière. Les trafics que nous voyons, ce sont les cigarettes, les moutons et surtout l’alcool, qui entre illégalement d’Irak en Iran. Parfois, nous trouvons des camions dont le double fond est tapissé de caisses de bière ! »
Livraisons d’armes.
Quand on lui demande quelles relations il entretient avec l’Iran, le général Nazim se réjouit de l’excellente tenue des échanges commerciaux. Puis il se ravise et accuse : « Au Nord, près de Halabja, Ansar al-Islam a toujours un groupe de plus d’une centaine de terroristes. Ils tuent en Irak et, une fois leurs méfaits accomplis, se réfugient en Iran.» L’officier américain tique. Il ne sait que penser de ces propos. Le régime des mollahs soutient-il réellement la nébuleuse terroriste sunnite ou le général ne lance-t-il cette accusation que pour obtenir de Washington un soutien accru aux peshmergas ?
C’est à une centaine de kilomètres de là, dans le quartier général américain de Diyala, que nous aurons un élément de réponse. Nous sommes à la base Caldwell. Connue avant l’invasion sous le nom de camp Kirkouch, il s’agit d’un vaste complexe militaire construit par les Yougoslaves en pleine guerre Iran-Irak. L’activité n’y est pas trépidante et, à vrai dire, les insurgés sunnites qui mettent la région de Baqouba à feu et à sang mobilisent beaucoup plus les GI que le voisinage de l’Iran. Rien ne laisse présager que l’armée américaine se prépare, d’ici, à des opérations transfrontalières, comme l’affirment certains journaux américains. Seuls les alignements de hautes antennes et les paraboles pointées vers le ciel témoignent de l’intense attention portée à ce qui se passe de l’autre côté de la frontière.
C’est là que nous rencontrons le major Scott A. Pettigrew, responsable du renseignement militaire américain pour la province de Diyala. Lui ne croit pas à une connexion entre l’Iran et Al-Qaeda. En fait, il contredit placidement la plupart des accusations qui circulent à Washington contre l’Iran. « Nous n’avons jamais arrêté aucun agent iranien dans cette province et nous n’avons jamais intercepté de flux financier en provenance d’Iran. Je n’ai jamais vu aucune activité ni présence de la Force Al-Qods. Je ne vois rien qui ressemble ici à une guerre par procuration avec l’Iran.»
En revanche, il est catégorique sur les livraisons d’armes. « L’arme qui porte clairement la signature de l’Iran, ce sont les EFP», les «explosive formed penetrators», des mines à charge creuse qui transpercent les blindages. L’officier-espion explique que la confection du cône de cuivre qui forme la tête de cette mine nécessite un savoir-faire dont seul l’Iran semble disposer dans la région. « Des groupes sunnites ont bien essayé d’en fabriquer, mais ils n’ont pas réussi. » Ses explications semblent moins convaincantes lorsqu’il évoque des inscriptions trouvées sur les armes. « Elles sont en anglais, mais elles nous permettent d’authentifier l’origine iranienne des armes. La plupart de ces armes sont destinées à l’Armée du Mehdi, la milice de Moqtada al-Sadr.»
Il faut dire que, depuis la chute de Saddam Hussein, l’Iran jouit d’un boulevard en Irak. Dans le sud chiite du pays, les commerçants acceptent de se faire payer en tomans, la monnaie iranienne, autant qu’en dinars. Une grande partie de l’électricité, de l’essence, des matériaux de construction ou des biens alimentaires consommés dans le Sud irakien proviennent d’Iran. Le commerce bilatéral va dépasser, cette année, le milliard de dollars et l’Iran est désormais un acteur majeur de la reconstruction de l’Irak puisqu’il s’est vu attribuer l’édification de deux centrales électriques, à Bagdad et Nadjaf.
Beaucoup des ministres ou des députés qui siègent à Bagdad ont passé des années d’exil en Iran. Le président irakien, Jalal Talabani, a longtemps utilisé le passeport que Téhéran lui avait confié. La brigade Badr, la milice du Conseil suprême islamique en Irak, a été formée par les pasdaran iraniens. Et, sur le plan religieux, l’homme le plus puissant d’Irak, le grand ayatollah Ali al-Sistani, est iranien. Un million de ses compatriotes se rendent chaque année en pèlerinage dans les villes saintes de Nadjaf et Kerbala. « Mais le Premier ministre Maliki, malgré ses années passées en Iran, déteste les Iraniens. Il les trouve arrogants», affirme comme pour se rassurer un officiel américain de haut rang. «Quand même, nous avons débarrassé l’Iran de deux ennemis : les talibans et Saddam Hussein. Il pourrait nous en être plus reconnaissant», ajoute-t-il sans rire.
A Bagdad, l’ambassade américaine est un ancien palais de Saddam dont les salles de bal, au goût soviétique déjà douteux, ont été défigurées par la juxtaposition de bureaux en préfabriqué. Ici, les regards se portent déjà vers l’autre côté de la frontière. Les derniers succès de librairie, aux Etats-Unis, consacrés à l’Iran sont sur tous les bureaux. Et pourtant les diplomates sont circonspects. « Je ne crois pas à la perspective d’une guerre contre l’Iran , confie l’un d’eux. Ne serait-ce que parce qu’on n’a pas la capacité militaire. On pourrait toujours imaginer des frappes aériennes. Mais même cela représente un sacré risque pour nos gars sur le terrain.»
« On n’y met plus les pieds. »
La capacité de nuisance de l’Iran se constate jusqu’au coeur de Bagdad, dans les quartiers chiites qui composent un large croissant sur la rive orientale du Tigre. Dans les rues, les portraits des chefs religieux s’affichent sur les murs. Et, dans la base de Rustamiya, l’un des noeuds du dispositif militaire américain pour l’est de Bagdad, elle arrive surtout par le vacarme des explosions. En général, la déflagration est suivie d’une fusillade intense. « C’est encore un EFP ! » peste le lieutenant Morieno, alors qu’une explosion vient de déchirer l’air et que les tirs se déchaînent. La faute à qui ? « L’Iran , répond l’officier du tac au tac. J’ai vraiment l’impression qu’on est en guerre contre eux, ici.»
En fait, l’armée américaine est aux prises avec de larges factions de l’Armée du Mehdi, la milice de Moqtada al-Sadr, qui ne respectent pas la trêve décrétée par le leader chiite début septembre. Ces miliciens sont accusés par les Etats-Unis d’être aux ordres de l’Iran. « Je ne comprends pas que nos enfoirés de généraux continuent de dire dans tous les médias que la trêve tient , s’emporte le lieutenant. Il n’y a plus de cessez-le-feu ! Ça pète tous les jours, ici… » Petit tour dans la salle de commandement. Sur un écran apparaît en temps réel chaque unité américaine, véhicule au sol ou hélicoptère. Des centaines de petits points verts qui fourmillent dans Bagdad et ses environs. Sauf à Sadr City. Le grand faubourg chiite est vide de toute présence américaine. « On n’y met plus les pieds, confirme un sergent. C’est plein d’Armée du Mehdi, là-bas. Trop dangereux. Trop d’influence iranienne… »