Nicolas Henin, a reporter’s blog

Articles étiquettés ‘Le Point’

A report from Mogadishu

juillet 6, 2009 · Laisser un commentaire

Here is my last report from Somalia. You may find the original on Le Point website.

My friend Mohamed Ibrahim reported for me from the areas of Mogadishu that are “no go zones” for Western reporters.
I have a couple of stories in Somalia that I would like to tell. I bet you will see me back there quite soon ;-)

Au coeur du chaos somalien

Calamité. La guerre civile fait rage à Mogadiscio. Et l’Union africaine est impuissante.
Nicolas Hénin et Mohamed Ibrahim

Le marché de Bakara ne connaît plus la foule des grands jours. Dédale de ruelles autrefois encombrées d’étals, de carrioles tirées par des ânes et de camionnettes débordant de cartons, ce bazar était le poumon de Mogadiscio. C’est, désormais, l’épicentre des combats qui font rage entre les « soldats » du gouvernement fédéral de transition (TFG)-en fait, un assortiment de miliciens dépareillés-et les insurgés de l’opposition, membres du parti Hizbul Islam, à forte composante clanique, ou jeunes djihadistes du mouvement Chabaab.

Pourtant, au début de l’année, la Somalie semblait avoir une chance de tourner la page de dix-huit ans de guerre civile. Cheikh Charif Cheikh Ahmed, considéré comme un modéré par la communauté internationale depuis qu’il s’est allié à l’Ethiopie, était élu président. Un nouveau gouvernement était nommé, avec, au programme, un processus de paix et de réconciliation. Las, cheikh Hassan Dahir Aweys, ancien associé du président Charif mais resté fidèle à l’Erythrée, a pris la tête d’une insurrection, ralliant une bonne partie des membres de son clan, les Hawye, et le mouvement djihadiste Chabaab.

Et, aujourd’hui, dans les ruelles encombrées de gravats et de détritus du marché de Bakara, les deux camps se toisent. Se chassent. S’épient. Et se combattent furieusement. Rafales d’armes de tous calibres et de toutes origines, accumulées au fil des années de guerre. Echange d’obus de mortier, dont les tirs sont responsables de la plupart des destructions et des victimes civiles. Et, côté insurgés, utilisation de moyens terroristes inspirés de ceux mis en oeuvre en Irak et en Afghanistan : voitures piégées, kamikazes bardés de ceintures d’explosifs, enlèvements et assassinats. Et si, dans le marché de Bakara, les magasins d’armes ont fermé, ce serait plutôt faute de demande. Ici, tout le monde a une arme. Les moins riches, un kalachnikov. Les autres, un pistolet. Discrètes, les armes de poing sont très appréciées des hommes d’affaires pour se protéger, des Chabaab pour se fondre, armés, dans la population. Et tuer quand ils le souhaitent.

Mogadiscio est désormais divisée en deux. Au sud-ouest, une maigre bande côtière de 3 ou 4 kilomètres est sous le contrôle des forces du TFG et de la Mission de l’Union africaine (Amisom), venues périlleusement préserver une paix qui n’existe que sur le papier. C’est dans cette zone que se trouvent les infrastructures essentielles du fragile Etat : le port, l’aéroport et la Villa Somalia, un complexe de bâtiments qui abrite notamment le président et le Premier ministre, et qui ressemblerait à la « zone verte » de Bagdad si elle n’était à portée de lance-roquettes des insurgés. Le reste de la ville, au nord, comme presque l’ensemble du pays, est contrôlé par les rebelles. Ou, pire, par personne.

Le drame de la Somalie d’aujourd’hui, c’est que chaque camp a juste assez de forces pour empêcher l’autre de l’emporter, mais n’est pas en mesure d’imposer son autorité. Dans cette compétition entre acteurs faibles, manquant de soutien populaire, de consensus clanique, d’organisation militaire, le chaos ne peut que perdurer.

Et, malgré toute sa bonne volonté, ce n’est pas la force africaine de maintien de la paix qui permettra de trancher le noeud gordien. En sous-effectif (4 300 soldats au lieu des 8 000 prévus initialement), mal équipée, l’Amisom est trop occupée à se protéger elle-même pour exercer une pression quelconque sur les insurgés. D’autant que son mandat est bancal, prévoyant un soutien « aux institutions » et non « au gouvernement », afin de ne pas apparaître comme partisane. Elle a des règles d’engagement très restrictives, ne pouvant théoriquement ouvrir le feu qu’en cas de légitime défense. Malgré tout, avec leurs tanks, les soldats ougandais et burundais qui circulent en ville ont un certain pouvoir dissuasif. « Si l’on abandonne nos positions, les insurgés seront victorieux le jour même », admet l’un de ses commandants, le major ougandais Joav Ndahura.

Les soldats de l’Amisom ne s’aventurent pas à pied dans la ville. Ils limitent leurs déplacements au strict minimum, dans des convois mobilisant chaque fois au moins cinq véhicules blindés, et s’interdisent les sorties après 16 heures. Lorsqu’elles circulent dans les rues défoncées de la ville, les colonnes blanches frappées du sigle « AU » bousculent tout le monde sur leur passage. Pas question de s’attarder, de courir le risque de sauter sur une mine ou qu’un mitrailleur dans sa tourelle vienne s’offrir en cible à un tireur embusqué.

De toute façon, les officiels de l’Union africaine sont tout à fait conscients que la solution ne viendra pas d’eux. « Lors de l’opération “Restore Hope”, en 1993, les Nations unies avaient 35 000 hommes bien équipés et ces derniers n’ont pas réussi à l’emporter », juge Nicolas Bwakira, émissaire spécial de l’Union africaine pour la Somalie. Comprendre : on pourra toujours envoyer sur le terrain les effectifs qu’on voudra, seul un compromis politique entre Somaliens permettra de mettre un terme au conflit.

« Nous sommes ici pour garder la paix alors qu’il n’y a aucune paix à garder ! Nous devons d’abord l’instaurer, cette paix, mais ce n’est plus tout à fait du boulot de gardien de l’ordre prévu par notre mandat ! » renchérit le général ougandais Francis Okello, commandant l’Amisom. L’officier reconnaît à son ennemi quatre atouts essentiels : « La mobilité, la terreur, les finances et la propagande. Il a pour lui la vitesse. Il peut mener plusieurs attaques en un temps réduit, ce qui donne l’impression qu’il est partout.»

Kalachnikovs et Youtube

Lorsque nous retrouvons le major Berigye Ba-Hoku, porte-parole de l’Amisom, il est pendu à son téléphone. Rien d’anormal, dira-t-on, c’est sa fonction. Sauf que la plupart des appels qu’il reçoit n’émanent pas de journalistes venus aux nouvelles. Mais de Chabaab. Des insurgés qui le harcèlent pour l’agonir d’injures, dans un anglais approximatif. « Des menaces ? J’en reçois des centaines par jour. Ils ont donné mon numéro de portable à tous leurs partisans. » Le major met le haut-parleur : « Je suis Chabaab et vous allez mourir, sales envahisseurs ougandais. » Nouvel appel. Le major commence à raisonner son interlocuteur. Puis il s’énerve et lance à l’insurgé : « Ta soeur, je la baise ! » Exaspéré, l’officier finit par raccrocher. Mais un bip lui annonce l’arrivée d’un SMS lapidaire : « T’es un pédé. » Car la guerre en Somalie ne se joue pas que dans les échanges de tirs et la conquête de quartiers. Action psychologique et propagande sont aussi un terrain d’affrontement majeur, et les insurgés ne sont pas en reste. Les Chabaab disposent de leur site Internet, plein des récits de leurs faits d’armes. Ils utilisent aussi bien Facebook que YouTube. Et, surtout, ils sont pratiquement les seuls à parler aux médias somaliens. « Vous avez dans ce pays trois chaînes de télé privées, des dizaines de radios et près de 300 sites Internet , explique l’envoyé spécial de l’Onu, le diplomate mauritanien Ahmedou Ould-Abdallah. C’est sur ce terrain qu’il faut répondre à la propagande des insurgés ! »

Dans les médias, les deux camps s’accusent de massacres. « Les Chabaab tirent régulièrement au mortier sur le marché de Bakara , explique le major Berigye Ba-Hoku. Après, ils disent que ces obus viennent de nos positions et qu’on assassine la population. » Pourtant, il n’y a pas que les Chabaab qui accusent la force africaine de tirer un peu au hasard sur les quartiers résidentiels, causant de nombreuses victimes civiles.

Imbroglio à l’ONU

L’ONG américaine Human Rights Watch a publié plusieurs rapports très sévères sur les règles d’engagement et le comportement des soldats de l’Amisom. Pourtant, les habitants de Mogadiscio n’en doutent pas : c’est avant tout l’Amisom et personne d’autre qui déclenche des tirs sur leurs habitations. Quelle que soit la vérité, dans cette guerre de propagande, l’effet est là, dévastateur : l’Amisom s’est aliéné une partie de l’opinion publique. Et elle n’est pas la seule : lors de la contre-offensive des troupes gouvernementales, certains soldats se sont comportés en soudards, se livrant au pillage dans les zones reconquises. Commentaire d’un habitant du quartier de Bakara : « Les Chabaab nous terrorisent mais, eux, au moins, ils sont honnêtes. »

L’administration américaine, encore traumatisée par l’expérience de son intervention en Somalie, voit dans l’Amisom un instrument pratique. Elle en est l’un des principaux contributeurs, fournissant notamment les moyens de communications radio et l’ensemble des cartes et images aériennes utilisées par les soldats africains. Le Pentagone continue de considérer la Somalie comme l’une des principales menaces pour la sécurité nationale américaine. L’apparition sur Internet d’une vidéo montrant un Chabaab blanc, un converti venu des Etats-Unis ayant adopté le nom de guerre d’Abou Mansour al-Amriki, qui fait le coup de feu aux côtés des insurgés somalien a encore renforcé ces craintes. Chaque nuit, un C-130 de l’US Air force dessine de longs cercles dans le ciel noir de Mogadiscio. « Nous échangeons les renseignements avec leur base de Djibouti », confirme le général Katumba Wamala, chef d’état-major de l’armée de terre ougandaise.

Loin de Mogadiscio, dans les couloirs feutrés de l’Onu, à New York, se mène une autre bataille : celle pour le retour des Nations unies en Somalie et le transfert de la Mission de l’Union africaine sous la responsabilité du Conseil de sécurité. Beaucoup ne veulent pas en entendre parler. Mais l’Union africaine compte bien, selon l’expression de Nicolas Bwakira, « changer la couleur du casque de [ses] soldats ». L’objectif est, aussi, de porter les effectifs de la mission à 20 000 hommes. Cela signerait un retour en force de la communauté internationale dans l’imbroglio somalien. Une démarche à haut risque.

Dix-huit ans sans Etat

1959 les colonies italienne et britannique de la Corne de l’Afrique sont réunies pour former une Somalie indépendante.

1991 chute du dictateur Siyad Barre. Disparition de l’Etat central.

1992 intervention des Nations unies pour rétablir l’ordre et lutter contre la famine. Opération « Restore Hope ».

1993 affrontement entre les troupes américaines sous mandat de l’Onu et des miliciens.

1995 la mission onusienne se retire.

2006 pendant six mois, un régime islamiste restaure la paix. Il est renversé par une intervention éthiopienne.

2009 cheikh Charif Cheikh Ahmed est élu président. Gouvernement de réconciliation.

L’Amisom

Créée en janvier 2007, cette force est l’une des missions les plus ambitieuses de l’Union africaine. Configurée à l’origine pour 8 000 soldats, elle n’en compte que 4 300, venus d’Ouganda et du Burundi. Elle devait être relevée après six mois par une mission des Nations unies, mais le terrain somalien est trop instable pour que l’Onu accepte de s’y engager directement. Fin avril, une conférence de donateurs réunis à Bruxelles a récolté des promesses de dons qui devraient permettre de financer enfin la montée en puissance de l’Amisom.

La piraterie, un business comme un autre

Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas toute la Somalie qui sert de repaires aux pirates. Les flibustiers de l’océan Indien ont presque tous leur base dans la région semi-autonome du Puntland, au nord-est. La faillite de l’Etat somalien n’en est pas la seule raison. Les autorités du Puntland, pourtant soutenues par la communauté internationale, sont soupçonnées d’avoir relancé la piraterie et continuent de tirer des bénéfices des captures de bateaux. Pour se justifier, les pirates disent répondre au double fléau qui les a frappés. Anciens pêcheurs, ils souffrent des prises massives opérées au large par des bateaux étrangers, qui épuisent la ressource halieutique. Et ils sont aussi victimes de la pollution des eaux littorales, après que des sociétés européennes y ont largué des déchets toxiques. Enfin, la piraterie a longtemps aussi été utilisée comme un péage. Alors que le principal port du pays se trouve à Mogadiscio et que presque toutes les marchandises y transitent, capturer des bateaux qui s’y rendent est un moyen comme un autre pour les clans du nord du pays de faire payer à ceux du sud un droit de passage.

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War in dark waters in Baghdad

janvier 23, 2009 · Un commentaire

I recently published a feature in Le Point, about the new challenges the US army is facing in Iraq.

The dramatic collapse of the level of violence in Iraq is just a step towards an improvement of the situation. The threat of a civil war is still there.

This is what I attempt to narrate in this story.

Source: http://www.lepoint.fr/actualites-monde/guerre-en-eaux-troubles/924/0/300898

Bagdad – Guerre en eaux troubles

Attentats, menaces, double jeu, affrontements religieux ou ethniques… les soldats américains sont englués dans une bataille ambiguë.

Nicolas Hénin

Sadr City piétine dans les eaux pestilentielles. Les pluies de l’hiver ont fait déborder les égouts. Les canalisations n’avaient pas été entretenues depuis des lustres. Les combats du printemps dernier entre l’armée américaine et les miliciens de l’armée du Mehdi de Moqtada al-Sadr leur ont donné le coup de grâce. Les eaux puantes débordent sur les chaussées et transforment le quartier en marécage nauséabond.

« Je suis optimiste. Prudemment optimiste , répète le major Thomson, l’un des officiers américains chargé du quartier. Quand nous sommes arrivés ici, à la fin du printemps, nous avions plusieurs accrochages par jour. Maintenant, nous n’en avons presque plus. » Cette baisse de la violence ne doit rien aux rues inondées. Elle est surtout due à un mur qui sépare le quartier rebelle en deux, établissant une bande de sécurité entre la partie la plus peuplée de Sadr City, où les soldats américains ne rentrent plus, et le reste de la ville. Et, surtout, il y a le couvre-feu imposé par Moqtada al-Sadr à ses hommes. « En une journée, entre le 13 et le 14 mai, mes hommes ont cessé d’être des cibles. Un jour, ils se faisaient tirer dessus. Le lendemain, ils distribuaient des ballons de foot aux enfants. »

Le sergent MacDonald était de ceux-là, sans cesse sous le feu des miliciens. « On a eu de la chance, notre peloton n’a pas perdu d’hommes. Mais on a quand même laissé 20 millions de dollars de matériel. Deux chars Abrams, détruits, brûlés. Le premier par un EFP [mine improvisée capable de percer les blindages] et le second par un RPG [lance-roquettes à double tête explosive]. Chaque fois, le réservoir de carburant a été touché et le feu a pris aux munitions. »

Aujourd’hui, le sergent est fatigué. « C’est déjà ma quatrième rotation en Irak », soupire-t-il dans sa moustache. Et pourtant, cette fois-ci, cela n’a rien à voir avec son précédent séjour. « On était au nord de Baakouba, dans la province de Diyala. Il y avait des tueries tout le temps. Je me souviens, notre dernier jour, on a fait le tour du secteur avec les mecs qui devaient nous remplacer, pour leur présenter le coin. Au bord d’une route, on a trouvé des sacs-poubelle. On s’est approchés lentement, et là on a vu qu’ils étaient pleins de têtes ! » Le sergent pousse un juron. « On a appelé les flics irakiens pour leur demander de venir nettoyer tout ça… »

A Sadr City, l’argent de la reconstruction coule désormais à flots. Trop longtemps délaissé, le quartier voit enfin arriver les milliards. Armée américaine et gouvernement irakien ont compris que la popularité du rebelle chiite Moqtada al-Sadr se nourrissait de ce terreau de misère. Ils tentent, finalement, d’y remédier. « Mais ils sont où, ces milliards ? s’emporte Tarek, commerçant chiite du marché de Jamila, en désignant autour de lui les amas d’immondices. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi on n’a toujours pas d’électricité ? Pourquoi notre eau est polluée et rend nos enfants malades ? Pourquoi ces rues sont toujours aussi sales ? Tout cela, c’est à cause de la corruption du gouvernement. Maliki prend les milliards et il reste enfermé dans son palais ! » « Je vais vous dire , dit-il encore en baissant la voix, sur le ton de la confidence. Saddam, on le détestait mais, à l’époque, c’était quand même mieux. Au moins, le pays fonctionnait. Aujourd’hui, c’est seulement le chaos… »

Le chaos, Cheikh Mohamed en est protégé. Il a le ventre gras sous sa dish-dasha blanche, le sourire obséquieux sous une barbe rase. Cet opportuniste a parfaitement compris tout ce qu’il peut gagner à se faire l’intermédiaire entre les forces américaines et la population. Il s’est imposé comme le protecteur des marchands du souk de Jamila, et il tente de déboulonner le conseil municipal mis en place par les Américains au début de l’occupation. « Ce ne sont que des débauchés ! Le jour, ils se la jouent bien pieux, propres sur eux, mais si vous allez à la municipalité la nuit, vous verrez que ce n’est qu’un night-club ! Tous les membres du conseil passent leurs soirées à boire avec des filles ! » L’argument semble toucher les officiers américains. Sans vouloir imposer leur puritanisme anglo-saxon aux Irakiens, ils admettent qu’ils ne sont pas satisfaits des performances du conseil municipal. Résultat, c’est décidé, Cheikh Mohamed sera probablement leur poulain local pour les élections provinciales qui se tiendront fin janvier. Reste à lui donner l’argent pour qu’il puisse se rendre populaire. « On aime beaucoup ce que vous faites , lui confie un capitaine américain chargé des actions civilo-militaires, mais ce serait plus facile si vous vous transformiez en ONG. On pourrait plus facilement débloquer des fonds…-Pas de problème », répond le cheikh avec une vigoureuse poignée de main. La politique, poursuite de la guerre par d’autres moyens…

Un improbable Big Ben

Changement de lieu. Changement de milieu. Le quartier d’Adhamiya est le coeur sunnite de Bagdad. Lovées dans un méandre du Tigre, les villas de la vieille élite irakienne et les restaurants à masgoufs, les fameuses carpes grillées du fleuve. Et, comme partout dans Bagdad, des kilomètres de murs antidéflagrants qui zigzaguent le long des routes. Très endommagée par les combats, la mosquée Abou Hanifa a été reconstruite grâce à l’argent des fidèles. Le trou béant causé par un obus de char dans le minaret a été comblé par une horloge géante, donnant à la construction islamique l’allure d’un improbable Big Ben égaré dans Bagdad. Derrière la mosquée, dans un petit cimetière enclavé, reposent nombre de « martyrs de la résistance », dont plusieurs dizaines de combattants étrangers.

Querelles de clocher. Le quartier n’est toujours pas sûr. Alors, pour leur réunion hebdomadaire, la trentaine de membres du conseil municipal se retrouvent dans la base américaine de War Eagle. Pour faire couleur locale, l’armée américaine a cloué aux murs de la salle de réunion des tapis de prière en acrylique. Les débats commencent sereinement. Très vite, ils achoppent sur les sempiternels problèmes de services-eau, électricité, voirie. Les esprits s’échauffent avec des querelles clochemerlesques sur la gestion de groupes électrogènes de quartier.

Puis vient la question des réfugiés. Les chiites, surreprésentés dans le conseil de ce quartier largement sunnite, ne veulent pas que les sunnites reviennent dans leurs maisons. « Ils n’ont qu’à aller voir le ministère des Réfugiés », recommandent les élus chiites sur un ton qui les inviterait plutôt à aller au diable.

Agir, c’est le métier du capitaine Chris Bowen. C’est l’un des plus jeunes de toute l’armée américaine : il a tout juste 25 ans. Mais il en est déjà à sa seconde rotation en Irak. L’expérience lui a vite forgé le caractère, même s’il garde des tics et un langage d’adolescent. Ce soir, le capitaine dirige un peloton de l’Attack Company. Au programme, une patrouille conjointe avec la police irakienne, un corps qui a du mal à gagner la confiance des militaires américains, qui jugent les policiers irakiens globalement corrompus et infiltrés par les milices. Ce genre de patrouilles conjointes est une façon de garder le contact et de rétablir la confiance. Arrivé au poste, le jeune capitaine s’entend dire que la police n’a aucun effectif à mettre à disposition. Puis, dans son oreillette, il reçoit le message qu’un IED, une mine de bord de route, vient d’éclater à un carrefour voisin. Pas de victimes, mais un tuyau de 1 mètre de diamètre qui fournit en eau le quartier de Rusafa, soit la moitié orientale de Bagdad, est percé. Sur place, il constate que l’eau se répand par gros bouillons et inonde un tunnel routier voisin. « Nous devons considérer cela comme une attaque majeure contre les infrastructures irakiennes », dit le jeune capitaine américain, crachant son tabac à chiquer et ponctuant sa phrase d’un « mother fucker ! ». L’alimentation en eau est coupée dans plusieurs quartiers. Les réparations prendront trois jours.

Le lendemain, nouvelle affaire. L’Attack Company a eu vent d’une affichette qui est apparue sur les murs d’un quartier. « Avertissement aux espions des infidèles et à leurs serviteurs », dit le tract, qui menace de mort les Irakiens qui travaillent pour les Américains ou le gouvernement. Le document est plein de fautes d’orthographe mais il est pris très au sérieux. Le capitaine Bowen arrête son convoi de Humvees à un premier check-point tenu par les Fils de l’Irak, ces miliciens créés par les Américains pour assurer la garde des quartiers. « Hé, les mecs, vous avez remarqué quelque chose ?-Rien de spécial , répondent les vigiles. Tout va bien dans le coin.-Et ça, ça vous dit rien ? réplique l’officier américain en sortant de sa poche l’affichette de menaces. -Ah ça… Oh oui, on l’avait vu. Mais on ne sait pas d’où ça vient », répond le chef du check-point irakien.

Un chef de milice apeuré

Le capitaine décide d’aller parler de ces affichettes à Abou Ahmad, le chef des miliciens du secteur. Il sonne pendant une dizaine de minutes au portail de sa maison. Pas de réponse. « Il a été menacé plein de fois, il doit être planqué dans un coin avec son kalach », explique le capitaine. Il est presque minuit, l’officier en a assez d’attendre. Eclairé par les torches de ses hommes, un pistolet dans une main, il escalade le mur d’enceinte et s’apprête à enfoncer la porte de la maison. Abou Ahmad finit par paraître, apeuré, dans le halo des projecteurs attachés aux fusils des soldats. Ce chef de milice contrôle 72 hommes, payés jusqu’à récemment par les Américains, aujourd’hui par le gouvernement de Bagdad.

Il s’excuse platement en faisant entrer l’escouade chez lui. A l’étage, des enfants pleurent. « Pardonnez-moi, je dormais. Je vous en prie, asseyez-vous. » Le jeune capitaine va droit au but. Ces affichettes de menaces, combien y en a-t-il eu ? Où, quand sont-elles apparues ? « Seulement trois, entre 8 heures et 8 h 15 hier soir, dans la rue 52, juste derrière. » Abou Ahmad s’efforce de sourire. Il donne des réponses aussi précises que possible. Mais il a peur. « Je ne pense pas que ce soit très important, je crois que ce sont des gamins de Sadr City qui ont fait ça.-Ecoutez , l’interrompt Bowen en prenant le ton des shérifs dans les westerns. Il y a ces affichettes. Il y a eu l’explosion contre le tuyau d’eau, hier soir. Et puis il y a toutes nos informations qui nous disent que des gens dont on espérait qu’ils avaient disparu du quartier sont de retour. J’aime pas ça. Pas du tout. » L’escouade quitte la maison alors qu’à l’étage les enfants pleurent encore. Ainsi va la guerre au quotidien en Irak. Avec une interrogation : les troupes américaines seront-elles en mesure de se retirer d’ici à 2011, comme le préconise Barack Obama ? Le pari est hasardeux…

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A report on the Sons of Iraq

avril 3, 2008 · Laisser un commentaire

As I promised, I post here my last report published in the last issue of the French Le Point newsmagazine.

It’s about the Sons of Iraq -for those who don’t know yet, that was the main subject of my last trip to Iraq!

Enjoy your reading…

* * * *

Le major Barbina enrage. C’est une mission qu’il aurait préféré ne jamais avoir à faire. « Quand je pense qu’on a donné du fric à ces gens pour réparer la route ! » Seulement voilà, Al-Qaeda aussi a donné de l’argent. Et, ni vu ni connu, les ouvriers qui devaient restaurer la route « Chargers » ont profité des travaux pour enterrer des mines sous l’asphalte. Ce matin, à bord de son blindé Stryker de 19 tonnes, cet officier de la 66th Engineer Company américaine va devoir passer le ruban de bitume au peigne fin pour écarter tout danger.Impressionnant déploiement de technologie au milieu des palmeraies du nord de Bagdad. Succession d’engins perchés haut sur roues, dont le bas de caisse est profilé de façon à pouvoir résister à une explosion et dont les scanners et radars scrutent le sous-sol à la recherche du moindre objet enfoui. Dans le convoi, aussi, des engins-grues équipés de caméras thermiques et de bras souffleurs pour écarter les détritus et dégager le sol. L’armée américaine a déployé dans cette campagne irakienne des trésors de technologie pour protéger autant que possible la vie de ses boys. Durant cette mission, les soldats ne sortent pratiquement pas de leurs véhicules. Et lorsqu’une villageoise âgée s’approche, curieuse, de la caravane blindée, c’est par haut-parleur qu’elle se voit intimer l’ordre de décamper. Un peu plus tard, trois coups de feu claquent dans l’air. « Ce sont des tirs de sommation contre… un sanglier », s’excuse, penaud, l’un des militaires. Cette route « Chargers » n’est longue que de 5 kilomètres. Elle est constellée d’une dizaine de cratères, dus à des explosions de mines contre des convois américains. Il faudra près de quatre heures pour la « traiter », selon le jargon militaire. Ce matin-là, les sapeurs de la 66e compagnie retireront du sol trois obus reliés à des câbles de mise à feu. Ces mines artisanales, surnommés IED (acronyme de l’anglais improvised explosive devices ), sont à l’origine de 40 % des morts américains en Irak-plus de 4 000 en cinq ans de guerre.Le convoi fait une halte à la base américaine de Tarmiya. Un avant-poste au confort spartiate dans lequel vivent 200 soldats venus de Hawaii. Bleus à peine arrivés en Irak. Beaucoup quittent les Etats-Unis pour la première fois. Ils ont l’air un peu perdus, ces GI à peine sortis de l’adolescence qui se font peur, le soir, à se raconter des histoires de films d’horreur, et arrosent le matin les oeufs brouillés du petit déjeuner de sirop d’érable. Ce qu’ils ont le mieux retenu de leur formation, c’est qu’il ne faut jamais faire confiance à un Irakien. Des Irakiens dont ils se moquent, entre eux, dans des blagues ponctuées d’insultes.
Les Fils de l’Irak
Pourtant, à Tarmiya comme ailleurs, les soldats américains doivent de plus en plus compter sur les forces de sécurité locales. Comme chaque matin, au poste de police de la ville, une petite délégation conduite par le lieutenant Peterson vient rencontrer les responsables locaux. L’avant-veille, une grenade a été lancée contre le mur d’enceinte de la base. Demande d’explications. Débat. Complaintes mutuelles. Les Irakiens ne font pas assez pour assurer la sécurité, se plaignent les uns. « Vous ne nous donnez toujours pas assez de moyens ! » rétorquent les autres.
Il y a encore quelques mois, Tarmiya était le pire cauchemar qu’un GI puisse imaginer. Chaque jour, une nouvelle attaque. Aujourd’hui, la violence a chuté. Et, dans les rues poussiéreuses, le lieutenant Peterson est tout content de nous présenter ses nouveaux alliés : 500 hommes en armes, sous contrat pour le cheikh local. Ce sont les « Fils de l’Irak ». Auparavant, l’état-major américain surnommait ces hommes des CLC, « citoyens locaux concernés ». Washington se plaît à les présenter comme une émanation spontanée, une sorte de « police tribale » apparue en réaction aux exactions d’Al-Qaeda. En fait, dans un pays où l’emploi public a toujours assuré la subsistance des familles, cela permet surtout d’occuper et de donner un salaire à une communauté sunnite qui constituait l’épine dorsale de l’appareil sécuritaire de l’ancien régime, et que la dissolution des forces de sécurité irakiennes avait mis au chômage. Ces miliciens gagnent « environ 60 dollars par mois », nous explique le lieutenant Peterson. « Environ », parce que l’officier américain avoue ne pas savoir précisément combien le cheikh garde pour lui de l’argent qu’il reçoit du contribuable américain pour la paie de ses hommes. « Dans ce pays, c’est complètement normal que le chef garde sa part », se défend l’officier américain. A ce salaire fixe mensuel s’ajoute une prime, à la discrétion du commandant de la base américaine, lorsque les Fils de l’Irak capturent un suspect intéressant ou mettent la main sur une cache d’armes d’Al-Qaeda.
Ce qu’on appelle la réconciliation
« Les Fils de l’Irak sont une partie essentielle de notre plan de sécurité pour la ville, explique le lieutenant. Ils nous apportent du renseignement local. Ces gens vivent ici. Ils connaissent le coin et ils savent tout ce qui s’y passe. » Est-il choqué que parmi ces miliciens, payés par les Etats-Unis, on trouve des gamins de 12 ans à peine affublés d’un kalachnikov, plantés à un check-point ? « C’est une chose qui ne choque qu’en Occident », tente-t-il. Et quand on rappelle au lieutenant les traités internationaux sur les enfants soldats, il répond sans conviction qu’ « aucun enfant n’est sous contrat avec l’armée des Etats-Unis en Irak ». On dit que la plupart de ces Fils de l’Irak sont d’anciens insurgés. Le lieutenant Peterson ne s’en cache pas. « C’est ce qu’on appelle la réconciliation ! Oui, c’est vrai que certains ont sans doute dans le passé bossé pour Al-Qaeda. Mais quand l’alternative, c’est pas d’argent du tout ou alors gagner un peu d’argent honnêtement, ils ont vite fait de choisir. »

En ville, on trouve ces Fils de l’Irak dans chaque rue. Sans autre uniforme qu’une ceinture fluorescente, ce sont eux, plus que les policiers ou les militaires, qui assurent la sécurité de Tarmiya. Moustafa Mohamed Mahmoud, 17 ans, est l’un d’eux. Près de son check-point rudimentaire, fait de quelques sacs de sable éventrés et d’un tronc de palmier, une haie de barbelés en bataille et la carcasse d’une voiture piégée. « Deux membres de ma famille ont été tués par Al-Qaeda. Deux cousins. Ils sont venus chez eux pour les tuer », raconte le jeune milicien comme pour justifier son engagement. Son rêve, c’est d’entrer un jour dans la police irakienne. « J’ai bien déposé ma candidature il y a quatre mois, mais je n’ai pas de réponse. Ils me disent : reviens demain. »

Pour pérenniser les progrès de sécurité dus aux Fils de l’Irak et se débarrasser du poids financier qu’ils représentent, les Américains militent à Bagdad pour que ces volontaires soient intégrés dans les forces de sécurité régulières. Mais ce n’est pas gagné. Chiites et Kurdes tiennent désormais les postes clés dans les ministères et ils ne sont pas disposés à partager l’énorme budget de la sécurité avec les sunnites. Pour les miliciens eux-mêmes, le soutien des Américains ne s’inscrit pas dans le long terme. « Pour le moment, ils nous aident. Mais qu’ils nous donnent des armes et ils pourront s’en aller ! » vitupère Moustafa.

Retour à la base militaire américaine. Son commandant, le capitaine Chris Loftis, est un ancien des forces spéciales. Il parle un français rudimentaire appris à l’école militaire en prévision de missions en Afrique de l’Ouest. Et aussi l’arabe classique, ce qui fait sourire les locaux. Surtout lorsque, imperturbable, il corrige un officier de police qui évoque les « forces d’occupation ». « Forces de la coalition, vous voulez dire… » Très musclé, le capitaine Loftis est un pragmatique dans une armée de cow-boys. Il est le genre d’homme à penser que les armes sont le dernier moyen qu’un soldat doit mettre en oeuvre.

Dans sa salle de commandement, le capitaine est occupé. Perplexe face à un mur de cartes et d’écrans. Et puis une radio grésille. « Sir, on nous signale des tirs intenses au niveau du check-point 121. Il semblerait que ce soit un accrochage entre des Fils de l’Irak et des militaires irakiens. » L’officier grommelle. Ce n’est pas la première fois que la rivalité entre ces forces dégénère. Parfois, ce sont même des groupes rivaux des Fils de l’Irak qui s’affrontent. La nuit précédente, sur une route en dehors de la ville, deux check-points concurrents se sont longuement mitraillés. Un milicien a reçu une balle dans le ventre. La version qu’ils ont ensuite servie aux militaires américains, c’est qu’à cause de la nuit ils ne pouvaient pas se voir.

« Qu’un peloton s’équipe, on y va. Vite ! » ordonne l’officier en jetant son gilet pare-balles sur ses épaules. Pas le temps de sortir les camions. Loftis, accompagné d’une demi-douzaine d’hommes, sort de la base au pas de course et s’enfonce dans une palmeraie. « Allez les mecs, on se bouge ! » Par radio, il reçoit des précisions. Les premières informations étaient fausses. En fait, il n’y a pas eu d’accrochage. Les Fils de l’Irak ont repéré deux snipers d’Al-Qaeda et ils se sont lancés dans une chasse à l’homme. Ils « rafalent » à tort et à travers pour effrayer l’ennemi.

Il ne faut pas une demi-heure aux miliciens pour ramener les deux suspects au poste de police. « Sur le Coran, je le jure, je n’ai rien fait », se défendent-ils, molestés par un officier irakien. Ce dernier exhibe sa prise à son homologue américain en jubilant. Il faudra une heure d’un interrogatoire serré mais confus pour finalement établir que l’un des deux « snipers d’Al-Qaeda » dénichés par les Fils de l’Irak est en fait aveugle.

Sur le chemin de retour vers la base, le capitaine veut rendre visite à cheikh Jassem. C’est le patron des Fils de l’Irak à Tarmiya. Notable bien en chair, vêtu d’une dishdasha (djellaba irakienne) immaculée, le cheikh reçoit dans sa maison sous haute protection. A voir cet homme affable, suffisant et obséquieux, on imagine mal qu’il y a trois semaines cheikh Jassem était encore dans une prison de Bagdad, accusé de corruption et de financement de l’insurrection. Mais à Tarmiya les Américains n’ont trouvé personne de plus représentatif, ni de moins corrompu. Alors, ils l’ont libéré.

Et en ville il est désormais leur meilleur allié. Sur un terrain aussi imprévisible et mouvant que ce petit coin d’Irak, cheikh Jassem sait rassurer les Américains. « Nous avons pratiquement éradiqué Al-Qaeda de la ville, pérore-t-il. La plupart d’entre eux, nous les avons tués ou faits prisonniers. Les autres ont dû prendre la fuite en laissant derrière eux tout ce qu’ils avaient. Même leurs voitures ! » Aujourd’hui, le cheikh a un cadeau pour le capitaine Loftis. Il le conduit dans son jardin, derrière la maison. Il fait déplier une bâche sur la pelouse, et ses hommes sortent d’un abri de jardin des dizaines d’obus, des mines, des munitions et même des fûts d’acide nitrique pour fabriquer des explosifs artisanaux. Avec la satisfaction du puissant, le cheikh bombe le torse. « Voilà ce qu’on a pris aujourd’hui à Al-Qaeda. » L’officier américain opine du chef.

Malheureusement, ce jour-là, on gâchera le plaisir du cheikh. Lorsqu’on lui demande combien il espère toucher pour une telle prise, il se vexe. Il se drape dans sa robe, ferme son visage et lâche avec dédain : « Vous croyez que je fais ça pour les dollars ? »

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A report from Somalia (Le Point)

novembre 2, 2007 · Laisser un commentaire

It may look a bit messy, but I’m still updating this blog with my most significative recent pieces… I republish here a story from Mogadishu, Somalia, written between Christmas and Sylvester, 2006.

I’m not very happy with the title (editors, you know…). Actually, these Courts had quite little to do with talebans…

Source: http://www.lepoint.fr/content/monde/article?id=108012

Sur les traces des talibans somaliens

04/01/2007 – De notre envoyé spécial Nicolas Hénin – © Le Point – N°1790

Notre reporter a pu rencontrer les responsables des Tribunaux islamiques, version somalienne des talibans afghans. Mogadiscio, dont ils ont été chassés fin décembre, respire. Mais beaucoup craignent que le calme ne soit précaire.

C ‘est peu avant la Saint-Sylvestre que Mogadiscio est tombée presque sans résistance. Forte du feu vert américain, l’Ethiopie avait décidé qu’elle bouterait hors de la capitale somalienne les combattants des Tribunaux islamiques qui s’en étaient emparés en juin 2006. Le 28 décembre, les islamistes abandonnaient la capitale et se repliaient sur Kismaayo, fief de l’aile la plus radicale du mouvement, les Chebab, dans le sud du pays. Leurs 3 000 hommes, miliciens de circonstance, pauvres hères juchés sur des pick-up défoncés, n’ont sans surprise pas fait le poids face à l’aviation et à l’artillerie éthiopiennes. Le 1er janvier, Kismaayo tombait à son tour dans l’escarcelle des troupes gouvernementales appuyées par l’armée éthiopienne. Les islamistes partaient se cacher en brousse vers le Kenya.

Balayée comme un fétu de paille, la République islamiste de Mogadiscio aura donc vécu sept mois. Un laps de temps suffisant pour inquiéter les Occidentaux, en particulier les Américains, qui l’accusaient de donner asile à des membres d’Al-Qaeda, dont les auteurs des attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es-Salaam en 1998.

Dans les quelques heures qui ont séparé le départ des miliciens religieux et l’arrivée des forces gouvernementales soutenues par les chars éthiopiens, Mogadiscio a renoué avec ses vieux démons : les pillages et le chaos. Les seigneurs de la guerre ont repris possession de la capitale et se sont lancés dans une course effrénée pour la conquête des positions stratégiques de la ville. Le port et l’aéroport ont été repris par leurs parrains précédents, tandis que des tirs nourris se faisaient entendre. Les combats reprenaient entre chefs de clan. Comme hier, avant la prise de contrôle de Mogadiscio, en juin 2006, par les Tribunaux islamiques.

Mal connu à l’extérieur, ce mouvement islamiste fait partie du paysage politique somalien depuis les années 90. De même que les talibans afghans étaient issus des madrasas (écoles coraniques), les Tribunaux islamiques sont nés du rapprochement hétéroclite de chefs religieux, de leaders tribaux, d’hommes d’affaires influents et de radicaux islamistes qui voyaient dans l’application stricte de la charia (le droit musulman en matière pénale) la solution pour sortir la Somalie du chaos et de l’anarchie. A leurs yeux, les Tribunaux devaient devenir l’institution fondamentale d’un nouvel Etat. Ils s’étaient fédérés dans une Union des tribunaux islamiques dirigée par le cheikh Hassan Dahir Aweys.

Agé d’une soixantaine d’années, réputé père d’une vingtaine d’enfants, il affiche un large sourire au-dessus de sa barbe roussie au henné. Il avait reçu Le Point à Mogadiscio, peu de temps avant l’offensive éthiopienne, dans une maison particulière transformée en QG secret.Balayant d’un revers de la main l’accusation américaine qui le dit membre d’Al-Qaeda, il expliquait alors : « En quelques mois, nous avons ramené la stabilité dans le pays. Nous avons chassé les chefs de guerre qui, depuis quinze ans, le mettaient à feu et à sang. Pourquoi l’Occident et les Etats-Unis ne nous feraient-ils pas confiance ? Pourquoi ne nous laissent-ils pas une chance ? » Et cet authentique islamiste et ancien chef de la branche militaire du parti Ittihad al-islami, qui se présente comme un modéré, poursuit : « Les Etats-Unis continuent de nous tourner le dos en persistant à soutenir ces seigneurs de la guerre qui siègent dans le gouvernement de transition de Baidoa. Pourquoi ne nous accepteraient-ils pas comme des gens modérés ? Ils devraient plutôt nous aider, parce que c’est nous qui avons rétabli la paix. »

C’est vrai qu’après plus de quinze ans de guerre et d’anarchie les bâtiments administratifs de Mogadiscio avaient commencé à revivre. La façade du ministère des Finances a été peinte en rose, peut-être en souvenir de la colonisation italienne du pays. Et, à la veille de la chute de la ville, les électriciens s’affairaient à brancher les ordinateurs tandis que les employés redécouvraient l’usage des guichets. Au fond d’un couloir, un gros coffre-fort renfermait les finances de la nouvelle administration, qui avait juste repris la levée des impôts. Les responsables des Tribunaux islamiques dépensaient environ 800 000 dollars par mois, obtenus principalement sur la fiscalité portuaire, seule richesse du pays. Les ministères des Finances, de la Défense et des Affaires étrangères avaient été réunis dans trois bâtiments (dont une ancienne teinturerie industrielle) restaurés à la hâte.

Mais la paix retrouvée à la mode des Tribunaux islamiques était fondée sur l’application la plus fondamentaliste du Coran et de ses châtiments les plus barbares : peines de mort, flagellations et amputations. Concrètement, il n’y aurait eu que trois condamnations à mort prononcées depuis l’été. Mais certains tribunaux infligèrent aussi des amputations et des flagellations. Une sévérité et une intolérance qui ne furent pas généralisées comme au temps des talibans en Afghanistan. En réalité, la principale activité des tribunaux consistait plus souvent à trancher de très classiques conflits relevant du droit civil, conséquences pour la plupart de l’anarchie provoquée par la guerre civile. Les tribunaux ne jugeaient pas tant des crimes que des… conflits fonciers ! En restituant à leurs propriétaires légitimes des terrains ou maisons occupés illégalement par des sbires des chefs de guerre, ils avaient réussi à se forger une solide réputation de redresseurs de torts.

Charia et sécurité.

« Autrefois, on ne sortait pas la nuit , raconte Iddik, professeur d’école, assis à la terrasse d’un boui-boui, en sirotant un thé au lait très sucré tandis que le soleil se couche sur la capitale. Regardez autour de vous. Vous voyez ces échoppes ouvertes ? Ces lumières ? Cette activité ? Avant l’arrivée des Tribunaux, par exemple, on ne voyait pas de téléphones portables dans les rues. Les gens les gardaient chez eux ! Si un milicien des chefs de guerre vous voyait avec un téléphone dans la rue, il vous le volait tout de suite. Et, quand vous traversiez la ville de part en part, vous franchissiez quarante barrages. A chacun d’eux, des miliciens hirsutes, défoncés aux stupéfiants, vous prenaient l’équivalent de 1 ou 2 dollars. Il n’y avait pas d’Etat, pas de police. Rien. L’anarchie. La loi de la jungle. »

Des hommes d’affaires – qui ont pour la plupart rallié le régime islamiste – aux réfugiés qui vivent dans des camps de fortune, tous en convenaient : « Les Tribunaux islamiques ont rétabli la sécurité à Mogadiscio. » Néanmoins, les reporters étrangers étaient tenus d’être accompagnés d’une escorte armée, dont plusieurs miliciens dépendant des Tribunaux. « Cette sécurité, c’est le principal point que je mettrais au crédit des Tribunaux. Pour le reste , prédisait début décembre un journaliste somalien sous couvert d’anonymat, je pense qu’ils finiront avec le temps par s’aliéner la population. Ils se sont mis à dos la communauté internationale. Et les interdits qu’ils ont édictés ne sont pas populaires. »

Car les plaisirs terrestres étaient évidemment incompatibles avec l’ordre moral qu’ils imposaient. Ainsi la prohibition du qat. Plante euphorisante, elle est mâchée par tous les hommes de la corne de l’Afrique et du Yémen, jeunes et vieux, dès l’heure de la sieste. Interdite par les islamistes, elle avait quasiment disparu de la ville. Seul un marché noir très discret subsistait qui mettait à 80 dollars la botte de 1 kilo…

Interdit aussi, l’alcool. Les bouteilles importées avaient contribué à la fortune des chefs de guerre, qui en contrôlaient le commerce. Les Tribunaux y ont mis fin. Seul un trafic résiduel persistait et on ne trouvait guère à acheter au marché noir qu’un arak distillé localement et de très mauvaise qualité. Prohibée aussi, la danse. Le plus grand dancing de Mogadiscio, au sous-sol de l’hôtel Oroba, sur le front de mer, a été réduit en cendres pendant la guerre, mais les Somaliens appréciaient encore de danser lors des mariages. Terminé. Les convives des deux sexes étaient désormais séparés par un rideau. D’autres interdictions n’étaient pas appliquées, par pragmatisme. Le tabac est ainsi théoriquement proscrit, mais on trouve sans mal des cigarettes en ville, même si les Somaliens tendaient à se cacher pour fumer.

L’Occident se souciait peu des moeurs imposées aux Somaliens par les Tribunaux islamiques. L’Arabie saoudite applique bien la charia et nul n’y voit à redire. Pour les Américains, la crainte de voir la Somalie se transformer en un foyer du terrorisme international justifiait l’intervention éthiopienne pour en finir avec ce régime pro-taliban. A la veille de Noël, un rapport du Département d’Etat annonçait que le réseau Al-Qaeda avait désormais pris le contrôle de l’Union des Tribunaux islamiques. L’affirmation laisse les experts sceptiques. Il est vrai qu’à côté de politiciens pragmatiques, comme le cheikh Aweys, des personnalités beaucoup plus inquiétantes veillaient dans l’ombre des Tribunaux. Tel Aden Ashi Ayro. Vétéran de la guerre en Afghanistan, il est l’un des principaux commandants de l’aile militaire et les Américains le donnent pour l’homme d’Al-Qaeda en Somalie. Il serait parmi les organisateurs des attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam. Sa renommée est d’autant plus grande que l’homme est invisible. Bien qu’il ne soit pas passé par l’Afghanistan, le secrétaire à la Défense, de son nom de guerre Inda Adde (« yeux blancs », en somalien), n’avait rien d’un modéré. Il a rappelé, à plusieurs reprises, que les combattants du monde entier étaient les bienvenus contre l’Ethiopie. Face au récent Blitzkrieg éthiopien, ces appels n’ont pas eu le temps de provoquer un afflux, mais ils ont été largement relayés par les sites Internet islamistes. Autre personnalité troublante, le cheikh Fouad Abou Khalaf, ministre de l’Education. Il semblait n’avoir qu’une hâte, c’était que la guerre arrive enfin, pour fermer les écoles… et envoyer les étudiants au front.

Que va-t-il se passer maintenant ? Le gouvernement de transition, jusqu’alors réfugié à Baidoa, dans le centre du pays, est rentré à Mogadiscio. « Nous allons laisser la porte ouverte au dialogue pour que les islamistes désarment » , a annoncé le vice-Premier ministre, Mohamed Hussein Aïdid. Dans la capitale, les Somaliens se sont remis à mâchonner du qat. Les avions apportant l’herbe euphorisante récoltée sur les hauts plateaux éthiopiens atterrissent de nouveau. L’espoir renaît mais chacun pressent que le calme pourrait être de courte durée.

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